17
sept
09

FOUL EXPRESS EST MAINTENANT DISPONIBLE EN LIVRE. RENDEZ VOUS SUR WWW.FOULEXPRESS.COM

Vous pouvez désormais nous retrouver à l’adresse :

www.foulexpress.com

Mais comme on est vraiment super gentils et qu’on voulait pas faire genre “on enlève les textes comme ça ils seront obligés d’acheter le livre, gna!”, on vous les a laissés, il suffit de suivre le chapitrage à droite.

Pour toute question, adressez vos mails à:

contact@foulexpress.com

@ bientot

Marwan

27
juil
09

Epilogue

Quand j’étais petit, je croyais qu’un jour on vivrait tous heureux,
Que la tristesse du monde s’en irait juste en fermant les yeux,
Au-delà des océans, plus loin que l’horizon, un univers merveilleux
Abrite mes rêves d’enfants, des souvenirs parfois tristes, souvent joyeux.

Quand j’étais petit, je pensais qu’on aurait tous les droits de l’Homme, que je serais un superdocteur se déplaçant en aéroglisseur. Du haut des tours flottantes, je repèrerais mon chemin à travers la ville, je soignerais mes patients avec des pilules de couleurs au cœur de chocolat. Je partirais en vacances dans l’espace, assis sur le dos d’une fusée, solidement attaché pour éviter de lâcher prise au moment du décollage. Je débarquerais sur la lune, pour ne pas avoir froid mon col remonté, puis sauterais de cratère en cratère en faisant des bonds gigantesques grâce à mes semelles rebondissantes. Là je m’assiérais faisant face à ma terre, cherchant mon continent, mon pays, ma région, mon village, ma famille. De là-haut, l’Afrique semble être un ogre, l’Europe un trolle qui court, chaussé d’un boulet à un pied, à l’autre d’une longue botte italienne. Je me voyais grand comme mon père, mon père grand comme un arbre, l’arbre effleurant les nuages et moi récompensé du soleil les jours ou je resterais sage.

Quand j’étais petit, je pensais que les animaux parlaient notre langue mais attendaient que les humains soient partis pour reprendre leur conversation. Les bébés, à coup sur devaient être dans la confidence donc je m’en voulais d’avoir trop grandi pour pouvoir m’en rappeler. Quand je prenais l’avion, je collais mes yeux au hublot et me demandait pourquoi les voitures roulaient soudainement si lentement, en me disant que les autoroutes dessinaient des formes de signalisation à l’attention des visiteurs interplanétaires. Je pensais que chaque chiffre avait son caractère. J’essayais de les comprendre et de les apprivoiser. Ils se liaient d’amitié pour former des nombres, parfois complexes ou s’attachaient à des lettres, ce qui se finissait forcément par des équations toujours plus difficiles à résoudre. A la limite de la solution, je me sentais comme en dérive intégrale alors je prenais la tangente, changeant de direction à chaque point d’inflexion. Récurrentes, les suites de mes idées cherchant leurs arguments trouvaient toujours plus de problèmes que de schémas de résolution.

Quand j’étais petit, je pensais que la maîtresse avait une vie secrète, qu’elle enseignait la nuit à une classe d’ombres enfantines et muettes. Je pensais que le monde était construit comme un empire de Légo que Dieu avait ordonné, chacun de nous à une place qui nous est assignée. Je pensais à Lui fort dans mon cœur d’enfant, j’espérais, puis venait le jour et avec lui les ombres se dissipaient.

Quand j’étais petit, je croyais que quand je serais grand j’oublierais,
Mais chaque mot, chaque phrase restent en moi gravés à jamais.
Mes rêves et mes cauchemars,
mes peurs et mes espoirs
Sont rangés, classés, indélébiles dans ma mémoire.

Ma mémoire, comme luit dans la nuit une douce lumière,
Foul Express, ou l’histoire d’un gosse un peu solitaire…

27
juil
09

XXII – La fin de ce monde…

Une figure furtive dans le métro, station Bonne Nouvelle, me renvoie à mon commencement en marche arrière. Cette figure, c’est celle de quelqu’un que j’ai connu dans une vie précédente. Dans cette vie, j’étais ingénieur pour la Société Particulière, récemment diplômé et prêt à prouver ma soumission au système en croyant pouvoir en tirer avantage. C’est fou comme dans un regard, dans une attitude, tant d’émotions et tant de souvenirs peuvent être transmis. C’est beau et c’est terrible à la fois. En une seconde, les dernières années défilent dans ma tête et dans mon coeur comme des flashs qui me font traverser le temps.

N-ième boulot dans ma vie, premier jour en salle de marchés, l’odeur de la moquette et les sonneries des téléphones, voix des brokers en toile de fond, le bip des portiques et le salut hypocrite de mes collègues. C’était il y a 7 ans, 7 mois et 16 jours.

J’ai quitté ce monde en paria. Le voila qui s’effondre enfin. Et avec lui l’arrogance de ses hérauts apparaissant aujourd’hui au reste du monde sous leur vrai jour. Sinistre, ce temps où les pires d’entre nous sont érigés en modèle.

Quand j’étais petit, je me demandais comment une maman qui fait le ménage pouvait être moins bien payée qu’un chef d’entreprise. Je pensais qu’on devait être récompensés en fonction de notre mérite et de nos efforts. Je rêvais de devenir éboueur pour pouvoir m’accrocher à l’arrière d’un camion poubelle grisé par le vent dans les rues de Paris. Si on m’avait dit qu’un jour je serais payé pour faire des maths…

Ce mode de vie est une imposture.

Plus on en profite, moins on est d’accord avec la phrase précédente.

La fin de ce monde, les malheureux la vivent depuis qu’ils sont nés, avec plus ou moins d’espoir mais toujours moins de droits. Toujours plus de problèmes, aussi. Victimes d’un système que d’autres ont conçus, que d’autres ont voulu et dont d’autres profitent, à commencer par toi et moi.

A une génération et quelques kilomètres près, j’aurai pu naître à Kafr el Dawar.

Ma vie aurait-elle été différente? Aurais-je essayé de partir? M’aurait on traité comme un criminel? M’aurait-on éreinté dans une usine de traitement du coton égyptien sous couvert de « développement du pays »?

L’époque et les cols de chemise changent, mais les réflexes colonisateurs sont encore là. Une colonisation qui ne dit plus son nom, ou plutôt qui le cache. Les contrats de dettes et les protocoles du FMI ont remplacé les fusils. Les Oncles Tom et les Sidi Brahims ont remplacé les fonctionnaires coloniaux dans le rôle d’exploitants de leurs frères et soeurs. Les spectacles de danse du ventre ont pris la place des expositions coloniales, et la cité de l’immigration et de l’identité nationale celle du musée des colonies. Les entreprises se chargent de la besogne d’exploitation en lieu et place des compagnies d’antan. Le discours reste le même: il suffit de remplacer “colonisation” par “coopération”, “exploitation” par “développement” et “indigènes” par “partenaires privilégiés”.

Nostalgiques? Faites un tour à votre supermarché, rayon chocolat en poudre…. « Hmmmm, yabon Banania ».

Pas convaincus? Remontez la rue Mouffetard à Paris jusqu’à la jolie place de la fontaine où vous pourrez profiter d’une des plus intéressantes enseignes de Paris: ça s’appelle “Au nègre joyeux”, on y voit un Africain dansant allègrement. On pourrait faire tout un parcours touristique de ces attractions néo-coloniales qui, j’en suis presque sur, ne sont là que par hasard ou par manque de moyens pour rénover les morceaux “colorés” de l’héritage Français (sic).

Si nous faisions tous un voyage dans le temps 50 ans en arrière, quel genre de colon aurait été Nicolas Sarkozy?

Jamel Debbouze aurait-il été Moudjahid ou Harki?

Et soixante dix ans en arrière, Brice Hortefeux aurait-il été résistant ou collabo?

Max Gallo, pétainiste ou dans le maquis?

Et toi? Et moi? Quel genre de traitres ou de héros on aurait étés?

Quand on pose ces questions, on a bien raison d’avoir peur des réponses. Mais pas besoin de trop se torturer l’imagination en cherchant ce que les gens auraient fait dans le passé, puisqu’on voit de nos yeux ce qu’ils font dans le présent.

On ferait une erreur de penser que “les Français exploitent les Africains”. D’abord parce que le peuple Français, dans sa très grande majorité, souffre aussi à sa façon du même système dont souffrent les Africains. Les injustices ne sont bien sur pas du même ordre et les mécanismes différents, mais les intérêts profitent aux mêmes. Il y des malheureux en Afrique. Il y en a aussi dans le Nord de la France, dans les quartiers pauvres des grandes villes. Mineurs à la santé détruite abandonnés par la bonne société, enfants des cités exclus, stigmatisés et privés de leurs droits élémentaires, ouvriers exploités obligés de toujours faire plus de sacrifices. Voilà les bourreaux inconscients et instrumentalisés des autres, plus malheureux encore, dans le reste du monde.

Sur un plan macro-économique et humain, on peut étudier comment la politique agricole commune, la criminalisation des immigrés, la distance sociale entre les gens, le surendettement des familles, le réchauffement climatique, la destruction progressive des sociétés traditionelles, etc… sont les modules d’un même cercle vicieux. Son moteur: les intérêts, le capitalisme spéculatif, l’appât du gain et l’égo surdimensionné placé au centre de tout d’un petit groupe qui pense pouvoir tous nous asservir.

On écarte les critiques du système en les décrédibilisant aux yeux du grand public. Les opposants? Celui ci est un méchant islamiste, celui là un hippie qui vit dans les bois. Cet autre là est un un gauchiste illettré. Cet autre encore est un rageux indigène. Pas besoin de contrer les idées alternatives par des arguments, puisqu’on peut faire de leurs porteurs des épouvantails exclus des cercles autorisés que constituent les médias dominants, qui agissent comme des instances de validation et de crédibilisation dans l’imaginaire collectif.

Les gens souffrent. Dans leur travail, où ils vendent une partie d’eux-mêmes contre de l’argent, réduits dans leur identité à ce que dit d’eux leur CV. En compétition avec les travailleurs de la terre entière, leur condition est vouée à toujours être ajustée vers le bas. Il y a toujours plus malheureux et plus désespéré que soi, donc il y a toujours un danger (ressenti) de perdre son emploi au profit d’un autre tout aussi qualifié mais moins couteux et souvent plus docile (voire les deux). Quel rapport à l’Autre une société construit-elle lorsque cet autre est dépeint comme une menace, qu’elle soit clandestine sur le sol national ou déshumanisée quelque part en Chine, au Bangladesh ou en Roumanie?

Quel rapport entre la guerre en Iraq et la crise des subprimes?

Quel lien entre l’omniprésence médiatique de Sarkozy et la hausse des prix au supermarché?

Pris de manière isolée, ces évènements trouvent des causes spécifiques et locales que les experts détaillent à longueur de journée sur écran large et par voie hertzienne.

Pourtant, si on les observe avec un peu de recul, ils sont les symptômes d’une maladie systémique et pas d’une inflammation locale:

En laissant de côté ici les velléités impérialistes des Américains (sans pour autant les nier) on peut voir, d’un point de vue économique que si les États Unis attaquent l’Irak en dépit de l’avis du reste du monde, c’est parce qu’ils doivent absolument contrôler les ressources pétrolières du pays pour continuer à approvisionner leur industrie et leur secteur automobile en énergie et en composés pétrochimiques bon marché. Si cet approvisionnement est stratégique pour eux, c’est que leur modèle société est construit autour du fait qu’il va falloir toujours consommer plus pour que les actionnaires des grandes entreprises puissent gagner toujours plus, donc il faut produire toujours plus pour toujours moins cher, ce qui veut dire délocaliser plus, optimiser plus, accélérer plus, vendre plus, fidéliser plus, virer plus et payer moins.

Qui commande? Les entreprises. Et qui commande les entreprises? Le directeur général. Et qui commande le directeur général? Les actionnaires.

Notons deux choses au passage:

- le statut d’actionnaire a ceci d’intéressant qu’il permet en fait d’être le « patron du patron » (au sens propre du terme). La seule stimulation qu’un actionnaire connaisse est le rendement de l’entreprise (via le paiement de dividende et le cours des actions), donc cela guide son choix du dirigeant, dont la principale compétence (voire la seule) réside dans sa capacité à gérer l’entreprise de façon à ce qu’elle génère des rendements toujours plus gros, plus réguliers, plus certains.

- l’entreprise est également appelée « personne morale ». Remarquable, ce qualificatif de moralité appliqué à un objet économique qui est justement bien incapable de l’être. Car l’entreprise est, au sens premier, dénuée de toute morale. Elle est un objet juridique et économique dont l’architecture est conçue pour permettre à des individus de mener une activité et d’en tirer des profits. « Société Anonyme » (S.A), « Société à Responsabilité Limitée (SARL), comme pour pouvoir se dédouaner de ses actes dans un monde où l’activité économique extrême a des conséquences destructrices sur nos vies et notre environnement.

De la même façon que pour l’invasion de l’Irak, si la crise des subprimes fait imploser l’économie américaine (et avec elle les autres..), c’est que pour financer la consommation à outrance des ménages, il a fallu accorder toujours plus de crédits, pour au passage toucher toujours plus d’intérêts et générer toujours plus de profits pour les actionnaires des banques, doppées par le surendettement endémique et la spéculation.

Quand le Coran parle de « semer la corruption sur terre », on commence à avoir une bonne idée de ce que cela peut vouloir dire.

C’est donc ce mode de vie pris dans son ensemble qui explique que les individus soient incités à faire ce qu’ils font, et non des dynamiques isolées:

Les familles pensent devoir/vouloir consommer pour être heureux, les banquiers doivent leur vendre des crédits, les entrepreneurs faire plus de profit pour plaire à leurs actionnaires donc vendre plus aux familles, les gouvernements mener des guerres pour maintenir le mode de vie de ceux qui les mettent au pouvoir en faisant leur promotion dans les médias qu’ils possèdent et en finançant leurs campagnes à coup de millions…

Quand à l’individu? Il peut soit être un de ceux qui vont asservir les autres, soit prendre sa place dans ceux qui se font exploiter. S’il se sent d’humeur un peu rebelle, il peut s’il le souhaite s’inscrire au PS et consommer bio…

Un Français, c’est 1137 heures de télévision par an et 833 heures d’internet donc 29 antidépresseurs.

C’est aussi 50 canettes de soda, 50 kilos de conserves, 50 000 litres d’eau soit 350 kilos de déchets.

Qu’est ce que je vous sers? Vous reprendrez bien encore un peu de soumission…

De quelle liberté croyons nous disposer dans une démocratie dérégulée aux prétentions civilisatrices, si ce n’est celle de nous soumettre ou de nous indigner dans les espaces autorisés? Que représente le pouvoir politique, si ce n’est un pouvoir de représentation médiatique (au sens comique et dramatique)? Une influence maitrisée de l’imaginaire collectif…

A propos du pouvoir, que serait Nicolas Sarkozy en visite officielle dans un village où tout le monde l’ignorerait?

Les passants le croiseraient en regardant ailleurs. Le boulanger lui dirait qu’il manque 5 centimes et que la maison ne fait pas crédit. Un policier lui collerait un PV pour stationnement gênant. Sa voiture garée en diagonale au milieu de la route serait embarquée à la fourrière. Un autre lui retirerait son permis pour excès de vitesse. On lui ferait remarquer qu’il y a une loi en France et qu’elle vaut pour tous, même pour les petits bourgeois parisiens qui se trompent de route. Un médecin arriverait et prendrait sa tension, lui recommanderait de prendre un peu de repos en lui indiquant l’autoroute pour rentrer chez lui…vite fait.

La politique des fois ça fait mal aux pieds. Mais bon…certains disent que c’est une vocation, d’autres qu’on y rentre comme on entre en religion. Possible pour quelqu’un dont la foi se négocie comme l’honneur et la dignité en période de remaniement ministériel. En ce qui me concerne …non merci.

C’est aussi pour çà que c’est magnifique d’être Musulman, on évite de perdre du temps en croyant que la Vérité va venir de quelqu’un qui se regarde à la télévision.

Au delà de la politique, des entreprises, des instances de contrôle et des écrans sur lesquels les bonnes nouvelles s’affichent en vert et les mauvaises en rouge. Au delà des discours et des expertises économiques. Au delà du FMI et de la banque mondiale, au delà du CAC40, du NASDAQ et du DAX. Au delà de tout çà il y a la vie. Il y a des hommes et des femmes comme toi et moi, que Dieu a doté d’un coeur et d’un esprit pour aimer, pour réfléchir, pour agir.

Cette vie est la tienne et elle se termine à chaque seconde qui passe…

Chaque seconde est un jour dans ce monde qui s’effondre. Chaque jour est une année et chaque année une vie. On observe le décompte, on attend le réveil. Il vient comme une douche froide, comme un avertissement sévère. On se lève un peu hébétés sans trop savoir ou regarder. On tâtonne, on cherche la lumière comme on cherche l’espoir.

Une lueur, un rayon juste là… au bout du couloir.

27
juil
09

XXI – 24h dans la peau d’un assassin économique

4h48

Le réveil va sonner dans 2 heures et 12 minutes. Elle dort encore.

6h59

Les images défilent dans ma tête, je dois me rappeler à qui j’ai menti et quels mensonges je leur ai dits, à commencer par mon épouse. Lui avouer? Chaque nuit le même dilemme. Qui suis je? Je ne sais plus depuis que j’endosse la vie d’un autre pour gagner la mienne. Quelle part de vérité me reste il?

Ma profession? assassin économique.

Je finance des guerrillas. Je corromps des gouvernants. J’affame des peuples.

Bienvenue dans 24 heures de ma vie.

7h00

Eva se réveille pendant que je garde les yeux fermés. Elle se lève pour aller préparer les enfants en essayant de marcher du mieux qu’elle peut sur la pointe des pieds. 8 ans de mariage et elle ne sait toujours pas que je ne dors jamais.

7h43

Côté face, je suis au top. Ex-trader débauché par un hedge fund en 1999 pour gérer sa stratégie, je touche des bonus à 7 chiffres même en temps de crise (déclarés, ceux là). La crise? Mon terrain de jeu. Plus de problèmes c’est plus d’opportunités donc plus de risques et plus de sous à encaisser. J’ai épousé Eva en 2001, elle travaille comme graphiste dans une agence de pub. Je ne sais même plus si je l’aimais. Ce que je sais, par contre, c’est qu’elle m’aime encore. 2 enfants de 5 et 7 ans, bilingues, l’un mange des Weetabix au petit déjeuner, l’autre des Smarties. Ma voiture: Aston DB9. Ma montre: Oris TT3 couleur carbone. Mon stylo: Lamy 2000, encre brune. J’aime la précision.

Côté pile, je suis responsable de la plus grosse perte bancaire du siècle, que j’ai orchestré pour le compte d’un groupe de banques européennes rivales. J’ai financé une tentative de coup d’état dans un pays sud américain non aligné. J’ai « négocié » l’attribution d’un chantier d’autoroute transafricaine à un géant de la construction chinois. J’ai fait enfermer les leaders d’un mouvement de Musulmans un peu trop entreprenants en fabriquant les preuves financières les incriminant dans des affaires de « menaces terroristes ». Je suis à mon compte et ma petite entreprise …n’a pas peur de la crise. Elle la crée. Elle la contrôle. Elle l’utilise à ses fins. Le découpage par pays n’a plus tellement de sens depuis que la seule nationalité qui compte pour moi est celle de mon banquier. D’une compagnie pétrolière française à une entreprise de construction américaine, que reste-t-il vraiment des nations, si ce n’est la monnaie dans laquelle ils me payent.

En quoi consiste mon job?

C’est assez simple en fait. Il s’agit de faire avec des statistiques et des dollars ce que les armées font à coup de tanks, de bombes et de mitraillettes. Pourquoi tuer des gens alors qu’on peut en faire des clients? Le plus souvent, on me demande d’asservir des pays ou des peuples rebelles. Pour cela rien de plus facile. D’abord on trouve un projet à monter, très couteux, dans le pays que l’on vise. Ensuite on convainc ses dirigeants qu’il est vital de mener ce projet pour son développement et son progrès. Pour cela, il suffit souvent de les convaincre que le progrès du pays implique le progrès de leur compte bancaire. Le plus souvent, ce n’est même pas nécessaire. Notre presse et nos économistes passent leur temps à matraquer la doxa du développement capitaliste à travers le monde, tant et si bien que c’est même parfois les dirigeants en personne qui viennent demander notre aide. Une fois le projet choisi (autoroute, port commercial, centrales de production d’électricité, etc…), nos économistes entrent en jeu. Ils sont chargés de produire des rapports prévisionnels pour justifier le financement des projets par le FMI ou la Banque Mondiale, afin qu’il ne soit pas dit publiquement que le financement a été accordé pour des raisons étrangères à l’intérêt souverain du pays. Ensuite, mes clients se voient choisis pour mener le projet à terme. Le pays se retrouve endetté jusqu’au cou en moins de temps qu’il ne me faut pour encaisser mes chèques. Cette dette s’avère un moyen de contrôle redoutable sur les pays en développement: contrats sur l’extraction de ressources naturelles, extorsion de soutien politique, implantations de bases militaires ou logistiques, votes à l’ONU, … autant de fruits de la dette que l’on peut cueillir au moment opportun. Dans la même opération, je décroche des contrats surpayés pour mes entreprises-clients tout en asservissant des états aux intérêts de mes pays-clients.

Je parle 7 langues couramment. Je suis capable de jouer le cadre ambitieux, l’expert économique reconnu, le Musulman fraichement converti plein de zèle, l’altermondialiste fâché. Je change de personnalité comme j’enfile ma chemise et aujourd’hui ma journée est assez chargée.

Pour l’instant, j’observe Eva faire monter les enfants dans sa voiture pour les emmener à l’école. Je fonce au bureau. A ce soir chérie, ne m’attends pas je rentre tard dans la nuit…

8h25

Revue de presse sur mon bureau. Décryptage de la couverture médiatique des événements de la veille. J’identifie le travail de mes collègues et concurrents à travers les premières pages, soit parce que je reconnais leur signature à travers la description, même ridicule, qu’en font les journalistes, soit parce ce sont eux même qui écrivent les articles pour façonner l’opinion publique.

Plusieurs agents s’activent à décrédibiliser Ahmadinejad auprès de l’opinion publique iranienne, comme Kermit Roosevelt avait orchestré la descente en flèche de Mossadeg dans les années 50.

L’Egypte stoppe temporairement les exportations de riz après les émeutes de la faim meurtrières de Mahallah Al-Qubra. Le ministre des finances s’excuse aussitôt dans le Wall Street Journal pour rassurer ses maîtres investisseurs. Il fait bien. Quand je pense aux services qu’on lui a rendu…

Dérégulation accélérée de la poste en Europe et autorisation de vendre des produits dans des formats non standards pour fausser les prix. Bien. Bien. Bien. Intéressant ce peuple européen qui faisait mine de résister, de se rebeller et qui maintenant accepte nos réformes sans tiquer par peur que la crise ne les ruine. Plutôt que d’augmenter les prix, on n’aura plus qu’à diminuer la quantité. Qui fera la différence entre une plaquette de beurre de 250 grammes et une de 235?

Obama au plus fort dans les sondages en route vers la présidence. Dis moi qui te finance et je te dirai qui tu sers. La plus grosse collecte de fonds privés de l’histoire américaine pour le financement de sa campagne, mais personne ne réagit parce que Barack Hussein endosse la vision globale de Kennedy, la rhétorique de King et la gestuelle de Malcolm X. Quel meilleur VRP mes clients auraient ils pu trouver pour redorer l’image commerciale du pays à l’étranger?

Par mail, je reçois les newsletters des groupes et médias contestataires dans les pays clés qui influencent les autres. Drôle comme même ceux, parmi eux, qui effleurent du doigt la vérité sur nos agissements ne semblent pas croire en leurs propres thèses, tant leur idée, en fait ma réalité, leur semble impossible.

9h12

Mes consignes aux traders sont données pour la journée: acheter de l’industriel chinois, vendre de l’automobile US et Européenne. Les chiffres sont mauvais. Par ailleurs, le scandale autour de l’implication de John Ford auprès des nazis dans les années 40 risque de ressurgir dans les journaux et de causer une baisse passagère du cours de l’action. Profitons-en. Ensuite, vendre toutes les positions sur l’Egypte. La rage populaire peut amener le gouvernement à fomenter un attentat bidon pour justifier une bonne répression, ce qui fera forcément plonger les cours pour quelques semaines. Côté devises, acheter dollar contre euro. L’espérance de l’élection d’Obama va doper le billet vert pendant encore quelques semaines.

Voilà qui est fait, maintenant je peux me consacrer au reste.

10h47

Eva m’appelle pour me proposer de déjeuner, elle sera à deux pas d’ici pour voir un de ses clients. On pourrait aller manger chez Rossi. (Pas question, j’ai mon atelier « manger-bio » à 13h)

«Désolé ma chérie, j’ai un conf-call avec le bureau de Francfort très importante. C’est partie remise…je t’embrasse.»

J’aimerais bien pouvoir dire que cette situation devient intenable mais ce serait faut. Je n’ai absolument aucun problème pour lui mentir. Je peux faire vibrer ma voix de manière à rendre l’émotion que je souhaite, du rire détendu et spontané au cœur triste et angoissé par manque de sa présence. Je suis devenu une machine à manipuler, de sorte que je ne reconnais plus mes émotions parmi celles que je simule.

11h33

Encore une heure pour terminer de préparer ma présentation pour cet après midi. Au menu: « Comment promouvoir la finance islamique en Occident? » (comprendre « comment construire une stratégie qui la fasse rentrer dans le moule conventionnel en se contentant de réaliser quelques changements cosmétiques? »). Les montants investis commencent à être importants, donc ça devient intéressant, surtout si on prend également en compte la présence de Musulmans en Europe et en Amérique du Nord, qui accèdent maintenant à un pouvoir économique plus large et qui, bien souvent, sont tout aussi fascinés par la finance et la richesse que leurs concitoyens. Si on ajoute à cela l’envie de briller de quelques éléments prometteurs parmi eux qui pourront nous servir d’interface et de moyen de contrôle sur les autres, la stratégie à adopter commence à apparaître clairement. Dans ce cas précis, il existe un risque plus pressant encore que les quelques centaines de milliards que l’on pourrait capter: celui que les Musulmans ne tentent réellement d’implémenter un modèle économique juste et ne parviennent à établir des synergies avec le reste des opposants à notre progrès. Imaginez le scénario: une image positive des Musulmans qui serviraient de modèle en termes de justice sociale, de respect de l’environnement, de développement avec la possibilité d’émergence de quelques leaders capables d’incarner, de l’Afrique à l’Asie, un changement profond des sociétés… et pourquoi pas fermer tout de suite le FMI et la Banque Mondiale et redonner aux Africains les clés de leurs pays?

Il devient donc urgent de faire rentrer ce mouvement sous la bannière des banques conventionnelles avant de se retrouver sans prise sur son essor, face à un mécontentement global qui pourrait trouver sa voix (et sa voie). C’est l’une de mes missions principales du moment.

12h45

L’heure de partir faire ma comédie du mardi midi. J’enlève ma cravate et je pars à pied, manches retroussées, ma montre au fond de la poche. Sur la grande avenue, je croise des visages que je ne connais pas, mais dont je reconnais les émotions. A force de cacher la mienne, j’ai appris à lire la vérité des autres. Je sais décrypter les regards et les sourires. Les tensions que portent les traits. Un candidat en route pour son entretien d’embauche, les mains mal assurées, qui regarde sa montre 3 fois sur une centaine de mètres. Une jeune femme, sûre d’elle, qui avance, pressée en faisant claquer ses talons sur le bitume. Une autre, mère de famille, a l’air résignée lors de sa pause quotidienne, assise sur les marches d’un escalier, le regard dans le vide, un sandwich pré-emballé à la main. J’arrive au 112. A l’entrée de l’espace commun du rez de chaussée, la pancarte habituelle: « Parlez Bio, Mangez Bien. Tous les mardis à partir de 13h, retrouvez nous pour un déjeuner convivial ». Ici, on m’appelle Thomas, j’ai une élocution peu fluide, père veuf qui prend très au sérieux l’éducation de sa fille de 12 ans, informaticien doué, un peu introspectif, je milite timidement pour un plus grand respect de l’environnement. J’aide à faire la maintenance du site web de l’atelier. Quand c’est mon tour de dire bonjour, je suggère que les prochains ordres du jour soient imprimés sur du papier recyclé. Je connais une petite imprimerie qui utilise de l’encre végétale. Tout le monde approuve. J’aime bien ce petit cercle hebdomadaire où tous ces innocents refont le monde en se disant qu’ils vont consommer Max Havelaar au supermarché. On mange pas mal et il suffit de parler du nouveau livre sur le bio ou le commerce équitable pour occuper l’ensemble du groupe pour le prochain mois et repousser à la rencontre suivante la recherche de solutions. Les gens ont envie de changer le monde sans changer de mode de vie, donc en leur apportant des solutions de déculpabilisation et des diversions divertissantes, on peut occulter leur envie de réforme indéfiniment. Si on ajoute à cela la production continue d’ouvrages excellents dans leur analyse contextuelle mais absolument vides dans leur fonds, ainsi qu’une décrédibilisation systématique des modes de vie alternatifs, on comprend comment on arrive à maintenir le status quo sans se donner trop de mal. En plus, plusieurs de mes clients, grands groupes de l’agro-alimentaire, ont créé des filiales dans le « bio » et « l’équitable ». Toutes les parts de marché sont bonnes à prendre. Et si quelques hippies en costume nostalgiques des années 60 sont prêts à payer 50% plus cher pour des produits qui coûtent moins cher à produire et à livrer, sans même qu’on ait besoin d’en faire la publicité, alors je pense que je peux d’ores et déjà prendre ma retraite. Le boulot est fait.

14h22

Je repasse par le bureau pour terminer de me préparer et je file au Hilton, où la Commission Bancaire organise une journée « Finance Islamique: les enjeux, les défis, les solutions ». Je dois parler à 15h30.

15h07

On me briefe à mon arrivée sur les sujets déjà abordés dans la journée. Plusieurs ministres du Golfe ont accepté de faire le déplacement en combinant leur séjour avec d’autres réunions de travail. Pas mal d’étudiants aussi, donc le risque de questions ouvertes. Quelques associations Musulmanes dont nous avons identifié les éléments clé et que nous tentons d’influencer. Le reste des présents ne change pas du public habituel des séminaires bancaires: presse financière, responsables des ventes, chargés de communication, auditeurs, ainsi que quelques Musulmans qui travaillent dans des banques conventionnelles et qui ont obtenu de leurs responsables l’autorisation d’assister au séminaire en expliquant que cela peut être bénéfique côté business.

15h31

As-salaam alaikum (en prenant un très léger accent, les Arabes du Golfe sont toujours touchés qu’un blanc les salue dans leur langue, même après l’histoire des 60 dernières années). J’explique, en introduisant une dimension éthique, comment la finance islamique porte des valeurs très positives. Elle est en plein boom et peut apporter une excellente diversification, introduite dans un portefeuille plus classique. Je relève quelques anecdotes sur des projets à Dubai, Londres ou Istambul financés de manière Sharia-Compliant grâce à l’aide experte de banques conventionnelles. J’explique ensuite que pour réellement accéder au progrès, les pays en développement doivent se mettre à niveau du point de vue de leur régulation bancaire et financière (c’est à dire importer des cabinets d’expertise et des banques pour les endetter et les exploiter sur leur propre sol). Enfin je conclus sur le rôle crucial que la finance islamique peut jouer dans la responsabilisation progressive du capitalisme financier et dans la prévention des prochaines crises. Applaudissements.

16h45

Les questions-réponses se passent bien: concernant l’essor des banques dans les pays en développement et l’hégémonie du système financier global, je réponds aux convaincus en leur faisant miroiter toujours plus de fluidité, de flexibilité, d’innovation et de dynamisme et j’endors l’espoir des sceptiques en leur expliquant que moi aussi j’ai souvent fait ce rêve de changement, ce constat de l’injustice du monde, mais que j’en suis arrivé à la conclusion qu’il faut changer les choses de l’intérieur, en s’investissant et en prenant des responsabilités sur le long terme.

Reste à faire un peu de suivi avec les associations et quelques initiatives de communication et le tour devrait être joué.

18h20

De retour au bureau, je vérifie les P&Ls (Profits & Losses) de la journée. Pas mal, mais la performance est cassée par quelques trades peu glorieux d’une nouvelle recrue. Encore 1 semaine sur ce rythme et il saute. Ses idées et stratégies sont bonnes mais il n’a pas la patience d’attendre le bon moment pour fermer ses positions, donc il vend toujours trop tôt en faisant de petites pertes.

19h30

Diner avec le représentant d’un groupe de clients pour un contrat explosif et très juteux. Il s’agit de privatiser l’accès à l’eau à l’échelle planétaire. L’eau est l’ultime ressource stratégique, bien avant le pétrole. L’idée est d’abord de la vendre pour un prix dérisoire en prétextant la volonté de responsabiliser les collectivités et les états face à l’usage abusif de l’eau et au gaspillage, en prenant le temps de bien découper le marché et en se répartissant les zones stratégiques. Ensuite, une fois le marché établi et légèrement régulé, il est très facile d’augmenter le prix de manière très lente et très mesurée. Compte tenu de la consommation d’eau globale et de l’essor de l’Inde et de la Chine au cours du siècle à venir (un développement couteux en eau), une hausse infinitésimale des prix génère d’énormes profits. Alors bien sur, les humanistes de touts bords sont déjà sur le pieds de guerre en criant à la marchandisation de ce qui devrait être et rester, selon eux, un droit universel. Toujours très touchante, cette notion « d’universel », à laquelle les gens font appel comme s’ils interrogeaient les autres d’un non lieu de l’espace intersidéral. Ma mission est de construire une stratégie applicable sur une dizaine d’années pour que ce qui semble inacceptable aujourd’hui aux yeux du monde entier devienne progressivement « la seule voie responsable ».

Pendant le dîner, je ne dis pas grand chose mais j’écoute attentivement le briefing de mon hôte: les initiatives en cours, les tentatives d’influences auprès des gouvernements, les alliés de la cause sensibles à quelques primes incitatives, les efforts d’assouplissements juridiques et le noyautage des ONGs travaillant sur le sujet. J’ai déjà ma petite idée sur la stratégie que je vais suggérer, mais ce serait trop maladroit d’en parler à ce stade, sans compter que le temps joue pour moi dans l’urgence que vont ressentir de manière toujours plus pressante mes clients, ainsi que la crainte que d’autres joueurs s’approprient le marché avant eux.

23h51

En voiture après avoir quitté le dîner, les éléments se mettent en place dans ma tête et ma stratégie pour la privatisation de l’eau prend forme: il s’agit de faire monter, partout dans le monde, la crainte de l’épuisement des ressources en eau. En infiltrant les organisations de défense de l’environnement les moins radicales, on pourra jouer à fond l’argument du développement durable et l’appel à la responsabilité quant à l’utilisation faite des ressources naturelles. Ensuite, on alimentera une prise de conscience à travers les médias dominants, destinée à canaliser le mécontentement et la crainte grandissante dans toutes les couches de la population. On mettra en avant quelques entreprises qui polluent et qui gaspillent en les accusant de mettre en péril notre avenir, on sacrifiera quelques patrons voyous, jusqu’à ce que la défense et la protection de l’eau devienne une cause majeure, internationale, globale. L’idée de contrôler la ressource aura alors du sens et il sera proposé d’en confier la gestion à des agences supranationales d’intérêt public. Bien sur, ces agences seront vite limitées dans la gestion opérationnelle de la ressource: maintien des quotas, optimisation des pompages, temps de livraison dans la distribution. Seulement alors pourront se présenter des intérêts privés, sous un visage désintéressé et providentiel, venus apporter leur expertise et leur efficacité à une distribution de l’eau paralysée par le manque de flexibilité, d’efficacité technique, etc…On aura ainsi réussi à inverser complètement la donne, en se plaçant du côté de la responsabilité et du développement durable, tout en faisant demain porter nos arguments par nos opposants d’aujourd’hui. Oui je sais, quand on a l’esprit tordu, c’est dur de se redresser… mais dites moi donc comment vous vivez et je vous dirai ce que vous devez à des types comme moi.

1h46

Je referme doucement la porte de la maison. Pas un bruit, sauf le moteur du réfrigérateur que j’entends en traversant la cuisine. Côté jardin, rien. Je sens l’odeur de la pelouse tondue par la fenêtre légèrement entrouverte. J’aperçois aussi une lumière furtive dans l’une des maisons voisines de l’autre côté des haies. Probablement quelqu’un qui s’est réveillé d’un mauvais rêve. Ça irait bien à ma vie, comme titre: « un mauvais rêve », sauf que de rêve, je n’en fais jamais, car je ne m’endors ni ne me réveille jamais. Pratiques ces petites pilules vertes de l’armée qui soignent les insomnies en en supprimant les effets. Ça réduit sérieusement l’espérance de vie mais, vu mon métier, si je me faisais des illusions quant à mes vieux jours, je serais en train de rêver, pour de vrai cette fois. Retour vers l’escalier, dont je monte les marches sans toucher la rampe. La porte des enfants est entrouverte. Je m’assieds par terre sur leur tapis de jeu, entre leurs deux lits. Leur souffle doux m’apaise. Mon seul moment de vérité de la journée. A moins qu’eux aussi ne me jouent la comédie. Mon coeur ralentit, je sens que dans cette nuit, dans cette chambre, auprès de mes enfants, je pourrais m’endormir. Mais je crains qu’avec le sommeil vienne la mort, après tant de nuits blanches passées les yeux ouverts dans l’obscurité. Je connais trop les ombres et les ténèbres de ma vie éveillée pour ne pas entrevoir la terreur que seraient mes rêves. Le seul petit problème, quand on est quelqu’un comme moi, c’est qu’il faut toujours éviter de regarder avec trop de mélancolie ce qu’on a fait de sa vie dans le rétroviseur. Quand ça arrive, ça peut très vite se finir un revolver sur la tempe. Ça serait triste pour les gosses. Ils croiraient que j’ai fait ça parce que j’ai eu une mauvaise journée. Pour l’instant, je n’en suis pas là. Une qualité assez rare me maintient en vie: la flexibilité morale.

4h48

Le réveil va sonner dans 2 heures et 12 minutes. Elle dort encore…

15
août
08

XIX – L’Enfant seul…ou la relativite remise en cause

“T’es l’enfant seul, je sais que c’est toi. Viens tu des bas fonds ou des quartiers neufs? Bref, au fond, tous la meme souffrance…”

Seul, je l’ai ete depuis le premier instant ou j’ai ete capable d’en prendre conscience. Seul dans cet avion qui m’enmenait en Egypte, un badge portant mon nom autour du cou et un cahier de coloriage a la main. Seul sur un banc dans la cour de recre jusque tres tard le soir pendant que mes parents se disputaient ma garde au tribunal. Seul, au fond de la classe, comme en quarantaine, exclu des “bons enfants de Dieu” dans les ecoles catholiques ou j’ai fait une partie de mes etudes. Seul, meme au milieu d’une foule, comme etranger a ce monde dans lequel j’ai grandi. Changements d’ecole, changements de pays, de maison ou de vie. Ca laisse vite une empreinte indelebile dans l’imaginaire d’un enfant, de se dire que le milieu dans lequel il vit n’existera que pour un temps. Ce pincement a l’estomac qui surgit en nous les premiers jours d’ecole, quand les parents s’en vont et qu’on fait face a l’inconnu, je l’ai ressenti chaque jour de ma vie. Les enfants seuls se reconnaissent entre eux, ils ont cette lueur triste dans le regard et ce coeur sans fond que Dieu leur a fait. Peu le remarquent mais eux le savent. Lui faisait des tours de velo autour du Lac d’Annecy pour echapper au regard dur des autres enfants. Elle avait construit un monde imaginaire pour s’evader de son HLM a Noisy le Grand. Quant a moi, je preparais la guerre contre ce monde qui ne m’aimait pas. Contre les garcons populaires que tout le monde appreciait. Contre les professeurs qui me mettaient a l’ecart. Contre la France qui ne voulait pas de moi, tant et si bien qu’a la fin, moi non plus je ne voulais plus d’elle. Je considere depuis ma carte d’identite francaise comme une carte orange, qui facilite mon passage aux frontieres et reduit les delais d’attente a l’aeroport. Ni plus, ni moins. Mis a part les hommes et les femmes qui s’y trouvent et qu’elle broie chaque jour pour les defaire de leur identite, les renvoyants au besoin s’ils ne sont pas solubles dans la nouvelle “identite nationale” du pays, la France ne veut ni ne peut plus dire grand chose depuis qu’elle a crache sur sa propre devise:

Liberte d’etre oppresse par un etat policier, ou de quitter le territoire si on n’est pas d’accord avec le chemin propose. Chaque morceau de la vie quotidienne est reglemente (controle et au besoin reprime), des emplacements de parking a la nounou des enfants. Rien n’est laisse au choix des citoyens, qui doivent marcher au pas et accepter toutes les concessions, sous peine d’etre jetes du train de la croissance, du progres et (donc) de la prosperite. Liberte d’insulter les parias de la societe, mais pas de critiquer les proprietaires de la societe, surtout si elle est anonyme voire generale. Liberte de dire les verites vides et d’enfoncer les portes ouvertes, tant qu’on ne vient pas deranger l’ordre dominant, donc liberte de la presse tant qu’elle reste en zone autorisee. Liberte de traiter les Musulmans comme des terrorristes, mais pas de traiter Israel comme un etat terrorriste, qui assassine et affame les Palestiniens. Liberte de traiter Tariq Ramadan d’intellectuel musulman, mais pas Bernard Henri Levy d’intellectuel juif. Liberte d’acheter, de consommer, de s’endetter, mais surtout pas de remettre en cause le mode de vie productiviste et individualiste dans lequel nous nous effondrons, sous peine d’etre exclu du cercle de ceux qui ont acces au micro, donc de ceux qui ont le droit a la parole, ou du moins qui on le droit a ce que leur parole soit entendue. Liberte d’etre performant et d’avoir de l’ambition, donc liberte de se soumettre a l’entreprise, puis liberte d’accepter sa servitude a la societe, a la mode, a son patron, a son proprietaire. Liberte sexuelle, donc liberte d’assassiner la cellule familiale et le cadre d’education des enfants. Liberte des capitaux, donc liberte des delocalisations, puis liberte des suppressions de postes pour garantir la liberte du paiement de dividendes aux actionnaires. Liberte de plonger dans la depression quand la vie est accidentee, puis liberte de prendre des drogues et des antidepresseurs pour ne plus la voir telle qu’elle est. Liberte de se debarrasser de ses parents en maison de retraite, pour etre libres de ne pas les soigner et qu’ils aient la liberte de mourir seuls, en gardant leur souffrance pour eux. On pleurera leur mort en mettant des habits noirs pour l’occasion. On les enterrera dans des cercueils dont ils auront choisi les decorations un apres midi de printemps, mais ils ne reposeront en paix que pour un temps, car les concessions des cimetieres francais ne durent pas indefiniment et ils devront un jour demenager. Liberte d’etre un esclave de plus au service de ce systeme que la France erige en modele, pour notre propre destruction et celles de nos enfants.

Egalite a geometrie variable, entre des classes economiques differentes, entre des classes de citoyennete dont certaines sont plus legitimes que d’autres… le Francais de souche, le Francais, le Francais depuis plusieurs generations, le Francais issu de l’immigration, le resident, le travailleur immigre, le travailleur sans papier, le clandestin. Tous ont droit a un traitement different, car tous ont une legitimite differente dans l’imaginaire collectif. Certains ont des droits, d’autres ont des quotas. Dans le meme espace geographique, la police republicaine est chargee de proteger les uns et de traquer les autres, desormais avec des objectifs chiffres. Le mot “rafle” reprend tout son sens, depuis qu’on boucle des stations de metro ou qu’on encercle des “camps” pour arreter les indesirables etrangers. Ne sont ils pas des hommes et des femmes comme nous? Le meme sang ne coule-t-il pas dans nos veines? Faut il que plus de mamans chinoises ou africaines se jettent par la fenetre lors des rafles organisees par la police et se fracassent le crane sur les trottoirs paves de la mairie de Paris pour le demontrer de maniere empirique? Quant aux “quartiers sensibles”, aux “banlieues”, aux “cites” et a tous ces autres endroits qu’on est obliges d’ecrire entre guillemets ou en italique pour eviter de dire qu’ils ne sont pas une part du territoire comme les autres, je doute qu’ils aient un service municipal aussi personnalise que celui de mes anciens voisins dans le 16e arrondissement de Paris, ni que leurs ecoles beneficient des memes moyens. Comment parler d’egalite des chances quand on ne part pas du meme endroit, que les uns font une course d’obstacles avec un temoin sur le dos tandis que les autres sont a cheval sur une pelouse fraichement tondue… Maxime le Forestier demandait dans une de ses morceaux “Est ce que les gens naissent egaux en droits a l’endroit ou ils naissent? Est ce que les gens naissent pareils ou pas?” (et la des Africains chantaient des trucs en africain, pour dire et montrer que c’etait un peu une chanson oekoumenique avec un message gentil, en plus de vendre des disques). Egaux, les gens ne le sont ni en droits, ni en chances, ni en moyens. Pareils, on fait tout pour qu’ils essaient de le devenir, avec plus ou moins de succes…

Fraternite, car, quelle que soit notre couleur et notre religion, nous sommes tous freres devant notre banquier (suisse si possible). A defaut d’en avoir un (banquier suisse), un gestionnaire de fortune ou un conseiller en patrimoine fera l’affaire. Pour les autres, rassurez vous, on trouvera bien un lien entre freres-consommateurs, freres-telespectateurs, freres-fans-de-football, freres-endettes, etc… Plus le modele capitaliste et individualiste se repand dans notre vie, plus la definition de l’alterite se fait “aux depens de” plutot que “avec” les autres, renforcant ainsi la competition plutot que l’entraide et la fraternite. Sans meme revenir a la question de l’asservissement des peuples en Afrique et dans le reste du monde accessible (donc exploitable), l’Autre de ce cote de la Mediterranee (a l’interieur du territoire donc) n’est plus le frere en citoyennete mais l’adversaire, le concurrent, le faire valoir (sur lequel nous reviendrons un peu plus tard), le voisin inconnu qui jete des megots dans l’escalier, le collegue ennemi qui recoit les compliments du chef tant convoites. Dans l’identite francaise, la fraternite est devenue un mythe revolutionnaire qu’on entrevoit sur des fresques au drapeau brandi. On espere la voir ressurgir lors du chant des hymnes qui precede les matchs de football mais, allez savoir pourquoi, les noirs et les arabes -meme Francais et meme rinces par l’argent du football- ont un probleme avec ce chant guerrier et sanguinaire que les colons entonnaient avant d’aller massacrer leurs peres…

Etre un enfant seul, pour moi, c’etait d’abord etre seul contre tous. Les etudes ont tout simplement ete le champ de bataille le plus efficace que j’ai trouve pour canaliser ma rage contre le systeme. Je voulais faire mieux que les autres, plus fort et plus vite. Je voulais battre la concurrence a plate couture, surtout dans la discipline maitresse que representaient pour moi les mathematiques. Les annees passaient et j’avais de moins en moins besoin de competition, m’appropriant au fur et a mesure le choix de mes matieres preferees. Ce processus etait renforce par la construction de mon identite de petit garcon musulman, ne en France avec des racines en Egypte et en Algerie, ainsi que la fierte d’appartenir a l’heritage grandiose de l’Islam, dont la belle contribution aux mathematiques n’est qu’une des emanations. C’est le glissement d’un systeme de valeurs relatives vers un systeme de valeurs absolues: je ne veux pas faire mieux que les autres, je veux tout simplement bien faire. Je ne veux pas reussir contre les autres, mais je veux reussir. Selon une echelle de valeur qui depasse les nations, les ethnies, les individus.

Se definir par l’alterite a ses limites.

“Je suis ce que l’Autre n’est pas” semble etre le paradigme de l’identite europeenne, magma de peuples et d’imperialismes belligerants jusqu’a ce qu’ils trouvent, dans l’opposition a l’Islam lors des Croisades, un facteur d’unite et le ciment de leur appartenance a un seul et meme peuple, a une seule et meme identite europeenne qui se degrade a mesure qu’on se deplace vers le Sud et l’Est… Bien sur, cette vue a ses limites, mais on voit bien depuis quelques annees comment les intellectuels professionnels du monde occidental civilise (etats unis + union europeenne + amis) se gargarisent d’une unite fictive autour des “valeurs universelles” qui, disent-ils, les differencient de la “barbarie et du fondamentalisme” (les Musulmans-fondamentalisterrorristes + les autres mechants).

“Je suis comme l’Autre, mais mieux…” est ce qui caracterise l’individuplouc moyen. Pour tout individuplouc, il existe un “plus mediocre que lui”. Avoir un “plus mediocre que soi” dans un systeme d’evaluation relative comme le notre, c’est toujours etre sur de valoir quelque chose. Mon “plus mediocre que moi”, c’est le collegue qui touche un peu moins que moi, ou le voisin qui a une voiture moins luxueuse: suffisament proche pour pouvoir me comparer a lui, suffisament mediocre pour que je puisse le depasser. L’idee de competition implique l’idee de reussite relative et non absolue. On veut reussir mieux que les autres.

Le classement des eleves des la primaire participe a cette logique de mediocrite collective, y compris la remise des prix en fin d’annee par ordre de succes. Quelques annees plus tard, dans un lycee par exemple, on peut prendre les premiers de deux classes de terminale A et B pour les deux meilleurs eleves de terminale. Pourtant, il se pourrait que le deuxieme eleve de la classe A soit meilleur que le premier de la classe B, mais que ce dernier profite de la mediocrite relative de sa classe pour briller injustement, tandis que le deuxieme de la classe A est cantonne au rang de deuxieme, ce qui equivaut un peu a une defaite sociale dans l’environnement competitif qu’est parfois le lycee. Cette difference serait sans objet dans un systeme de valeur absolue, tandis qu’elle cause un prejudice a l’un et recompense “injustement” l’autre dans un systeme de valeur relative.

Dans l’entreprise, c’est a un veritable eloge de la mediocrite que l’on peut assister. Pour reussir, il ne faut pas etre bon. Il faut etre un tout petit peu meilleur que les autres. Un peu de pratique pour fixer les idees:

Il est 15h30 et c’est l’heure de la reunion “pipeline” dans les bureaux parisiens de BCHS. Le pipeline (prononcer payplayn), c’est la reunion hebdomadaire ou on “fait le point” sur les “dossiers” en cours, que l’on enumere les uns apres les autres en attendant que les presents fassent des commentaires, le plus eclaires possibles, ce qui a 15h30 est une gageure intellectuelle, avant finalement de definir les “next steps”, c’est a dire la liste des choses a faire avant le prochain pipeline.

Dans la salle, toute l’equipe est reunie, bloc note sous le bras et cafe/stylo a la main. Le boss et le superboss sont la aussi.

Avant d’ouvrir la bouche, un peu de strategie.

Dans la salle, certains sont des concurrents, d’autres sont des allies, d’autres enfin sont des cibles. Mes collegues directs sont a la fois des concurrents et des allies. Je dois etre amical envers eux, mais je dois aussi me demarquer pour briller aupres du boss et du superboss. Le boss est le boss, mais lui aussi essaie de briller aupres du superboss, donc ma strategie ne doit pas lui causer du tord explicite aupres du superboss, sous peine de voir le boss me voir comme une menace et se servir de son autorite arbitraire pour me rabaisser ou m’ecclipser definitivement. Le boss et le superboss brillent de leur poste en direction de leur boss et de leur superboss respectifs, mais ils tirent aussi leur legitimite de leurs soufifres comme moi, donc ils on aussi un interet a ce que je brille a mon niveau sans toutefois leur faire de l’ombre.

La reunion commence. Le boss est en fait une boss, Marie Laure-78 kE brut, qui egrenne les dossiers les uns apres les autres.

“Amicale des medecins de Maghrebie occidentale!” lance-t-elle avec un sourire pince, en suivant par un regard furtif et involontaire dans ma direction.

Traduction entre les lignes subconscientes de cette prise de parole: “l’Amicale des medecins de Maghrebie occidentale nous a contacte il y a quelques semaines pour qu’on leur cree un fond de placement destine collecter de l’epargne pour leur retraite. Bon, je sais bien que personne n’en a rien a faire puisque ca ne rapporte pas trop et que les retombees en terme de portefeuille client ne sont pas grandes, mais si l’un d’entre vous a une idee, voire un commentaire general a faire sur la meteo en Maghrebie occidentale, qu’il s’exprime. Bon, moi vous savez que mon grand pere est de Maghrebie orientale (si vous savez pas ca m’arrange). Deja que je me teinte en blonde et me defrise les cheveux pour nier son heritage genetique, si en plus on m’associe a ce marche arabisant, ca va pas le faire. Tiens, Marwan, lui, il est un croisement entre un Alexandrin et une sauce tomate Centromaghrebine, il doit bien savoir comment leur concocter un tajine financier qui tient la route, regardons dans sa direction sans trop faire expres…”

Tout le monde se regarde en esperant qu’il y en ait un qui prenne la parole, sachant que repondre trop vite serait un peu trop gourmand. Alan-65 kE brut, prend la parole, l’air de vouloir rendre service: “C’est marrant, cette demande, ca me fait penser a celle de l’assoc des professeurs de Navarre…, on pourrait peut etre reprendre notre propal (proposition commerciale) de l’epoque?”

Silence.

Le silence est en general insupportable dans une reunion comme celle ci, alors Marie Laure-78 kE brut aquiesce et enchaine rapidement sur les autres “sujets” (un sujet est le mot gentil pour dire “probleme”). Tout le monde essaie de lancer un commentaire bien place, ou une analogie qui montre une bonne comprehension du dossier, en essayant si possible de paraitre faire bouger les lignes tout en cirant les pompes de la boss et du superboss. Exemple:

Cadrendevenir- 43 kE brut: “Je suis pas sur qu’on prenne la bonne direction avec ce produit. Comme disait Marie Laure-78 kE brut, l’autre fois sur le dossier Banque centrale de Manchourie, il faut avoir une echelle de frais de gestion qui tienne la route (ce que Marie Laure n’a pas dit). Il faut reprendre la proposition Target Neutral faite par Annie-stagiaire-14 kE brut en conges maladie de A a Z pour updater la strategie et corriger les erreurs (que Annie n’a pas faites).”

Marie Laure-78 kE brut: “Excccccellent, tu peux coordonner et definir les next steps pour le prochain pipeline?”

ou encore

Cadreambitieux-51 kE brut: “J’ai essaye de reflechir a une facon de dynamiser le produit (dynamiser=rendre plus risque) et finalement j’ai trouve quelques idees.”

Marie Laure-78 kE brut: “Ah oui? avec la meme volatilite et le meme ratio de Sharpe?” (interrogation qui montre que Anne Laure-78 kE brut ne comprend rien, car quand le produit est plus risque, la volatilite dont elle nous rince les oreilles devrait augmenter….)

Cadreambitieux-51 kE brut: “Oui, le ratio de Sharpe est meme meilleur. (Cadreambitieux-51 kE brut comprend que Anne Laure-78 kE brut ne comprend rien, mais il ne veut pas la froisser alors il dit lui aussi n’importe quoi). En fait il suffit de faire le produit en pur alpha, en implementant la strategie avec des options et en augmentant le leverage.”

Marie Laure-78 kE brut: “Aaaah okkkey….” (elle ne comprend vraiment rien)

Cadrerageux-36 kE brut: “T’es sur de ton truc, la? Parce que ca me semble un peu bizarre une strategie ou tu augmente le levier sur les options, donc le risque pris, et ou tu te retrouve avec une volatilite identique a la fin. Ca me parait un peu louche, mais meme si c’est le cas, ca dynamise pas forcement le produit…” (bim dans les dents. Cadrerageux-36 kE brut a identifie que Cadreambitieux-51 kE brut et Marie Laure-78 kE brut etaient en train de raconter des patates, donc il saute sur l’occasion et attaque Cadreambitieux-51 kE brut de maniere frontale, ce qui deteint de maniere indirecte sur le reste de l’equipe et sur Marie Laure-78 kE brut, qui n’a pas releve. Un coup de maitre…)

Reussir dans l’entreprise est un travail de sape. Si on n’est pas capable de se faire remarquer comme un element exceptionnel, alors il faut progressivement descendre les autres pour pouvoir exister dans la perception des managers. Lentement, patiemment. Vipere des machines a cafe, cafard de reunion-projet, requin de salle de marches, chacun son animal fetiche pout trouver l’inspiration et pleinement accomplir son potentiel de nuisance professionnelle. Le travail que l’on realise n’a qu’une participation toute relative a notre succes. Plus importante est la perception qu’en ont les autres. Ainsi, un bulleur professionnel qui sait bluffer peut etre assure d’etre promu regulierement sans trop se donner de mal. A chaque etape, la meme demarche organisee:

1) prendre conscience de la mediocrite des concurrents/collegues

2) identifier les managers qui controlent l’acces a l’etage suivant, ainsi que leurs objectifs personnels dans l’entreprise (qui determinent leurs criteres de decisions)

3) etablir une strategie de communication en direction des managers destinee a ce qu’ils percoivent notre travail (existant ou non) comme une contribution a l’accomplissement de leurs objectifs

4) ecarter la concurrence en choisissant soit une approche d’elimination agressive (valable quand on a un mental d’acier et du repondant lors des attaques), soit une approche de mediocre-amical, qui s’attire la sympathie des collegues tout en montrant au management qu’il est un tout petit peu meilleur que les autres (tres approprie quand la concurrence est forte)

Cette strategie paye. Testez la pour vous meme et voyez votre capital-sympathie augmenter aupres de vos collegues directs, a mesure que la perception qu’ont les managers de votre travail se construit, comme une legende professionnelle faite de “competence”, de “capacite d’adaptation”, de “reactivite”, de “sens des responsabilites”…

La regle ultime de notre systeme de vie, “Faible avec les puissants, fort avec les faibles“, s’applique a chaque rouage de l’entreprise, comme une devise que tout le monde endosse pour acceder a la “reussite”. Il faut des “plus faibles” pour qu’il puisse exister des “plus forts”.

Briller aux depens de son “plus-mediocre-que-soi” est une facon d’exister dans un rapport d’alterite. Batman etait en mal d’estime de lui meme, alors il a recrute un plus-mediocre-que-lui, un plus faible que lui: Robin. Batman court plus vite que Robin, saute plus haut que lui et se sent oblige de repondre a ses questions stupides qui le retardent toujours dans la poursuite des mechants. Mais bon… le role de Robin n’a jamais ete d’aider a attraper Joker et Double Face, mais de servir de faire-valoir a Batman, qui risquait serieusement de devenir un heros moyen portant cape et bas en nylon les soirs de pleine lune, ce qui peut parfois attirer quelques gestes d’animosite dans les grandes villes du monde civilise…

Dans Goldorak, Actarus avait Alcor pour plus-mediocre-que-lui, qui faisait toujours un excellent rageux, avec son petit vaisseau qui faisait pitie. Pour le remercier de sa persistante et tres utile mediocrite, Actarus lui a donne, ainsi qu’a Venusia, la possibilite d’avoir un vaisseau digne de ce nom, qui vient se greffer sur le super Goldorak quand la bataille gronde. Une sorte d’eloge du travail d’equipe, en somme…

MacGyver avait Pete Thornton, Cortex avait Minus, Don Quichotte avait Pancho Villa, etc… mais, plus interessant encore, analysons le cas de Rantanplan et Scoubidou.

Il est communement admis que Rantanplan et Scoubidou sont les deux chiens les plus stupides de la television (Pluto est plutot dans la moyenne sympathique, Milou a l’intelligence belliqueuse du colon, Rintintin est un hero du coeur, Bell est le partenaire de tristesse de Sebastien, etc). Si on observe Rantanplan et Scoubidou pour ce qu’ils sont, on se rend compte qu’ils ont tres exactement le meme niveau intellectuel: ils posent les meme questions, font les memes erreurs, ont la meme obsession de dormir et manger. Pourtant, la perception qu’on a d’eux est tres differente. Chacun dans son contexte, ils jouent un role different. Rantanplan est le chien stupide qui suit Lucky Luke le cowbow reconciliateur, tandis que Scoubidou est le partenaire-mediocrite de Samy dans le dessin anime qui porte son nom. Il parait raisonnable de postuler que Samy est aussi stupide que Scoubidou, comme une espece d’alter ego humain a l’esprit interchangeable. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils se retrouvent toujours ensemble a deambuler dans des couloirs obscurs alors que les autres personnages (Daphne -a lunettes- et les autres blonds) enquetent tous sur des pistes plus interessantes les unes que les autres. Rantanplan, de son cote, est un vrai boulet. Il fait parfois d’heureuse betises qui lui donnent un interet passager dans la serie, mais ca ne va jamais bien loin. Il parait tres bete a cote de l’autre animal emblematique de la serie, le cheval Jolly Jumper, mais si on le compare a Avrel, l’un des freres Dalton, il parait tout de suite dans la moyenne… les miracles de la relativite.

Conclusion cynique: si vous souhaitez reussir en entreprise, sachez vous entourer du meilleur plus-mediocre-que-vous possible et apprenez a utiliser votre mediocrite de la maniere la plus efficace qui soit pour grimper les echelons.

Morale gentille mais vraie: si vous souhaitez accomplir une vraie reussite dans votre vie, alors il va falloir apprendre a determiner des objectifs qui ne soient pas relatifs mais absolus, et probablement renoncer a la quete du pouvoir et de la popularite en entreprise.

29
juil
08

XVIII – L’Effet papillon

Chaque décision a des conséquences. Le plus simple des choix peut causer le plus grand des changements. Un « effet-papillon » qui se propage dans l’espace et dans le temps. Si chacun de nous est responsable des choix qu’il (ou elle) fait, alors il semble utile de bien comprendre les conséquences de nos décisions avant de les prendre. C’est précisement la fin de la pensée-plouc au profit de la pensée-complexe.

Complexe, car la vie l’est infiniment si on commence à s’y pencher. Elle se subdivise et se découvre comme une fractale, comme un origami subtile qu’on déplie sans fin. Plus on réflechit à la façon dont l’esprit et le cœur fonctionnent, plus on trouve de nouvelles questions, qui appellent des réponses plus complexes encore. De la même façon, l’enchevêtrement des vies les unes avec les autres, ainsi que la façon dont ces vies intéragissent dans un environnement donné laissent entrevoir l’ultime complication d’un système dont seul Dieu (swt) connaît les vraies règles.

Le premier pas du changement est le questionnement de nos choix de vie. Que représente le travail que j’ai choisi, dans ma vie, mais aussi dans la vie des autres ? Est il uniquement une source de subsistance ou est il un accomplissement en soi ? Quelles sont les conséquences de premier niveau de ce travail que je fournis ? (et de second niveau ? et de troisieme niveau ?). Et mon lieu de vie, comment l’ai-je choisi ? Y suis-je utile ou y suis-je un parasite ? Quelle est mon intéraction avec les autres ? Quel est mon rapport avec l’environnement naturel ?

Les réponses à ces questions pourrait très bien être celles du trader-cynique-moyen:

« J’ai choisi d’être trader parce que c’est le job qui maximise mes profits et la reconnaissance sociale que la société me donne, tout en minimisant les efforts que je dois fournir pour atteindre mes objectifs de vie : conduire la plus belle voiture possible, avoir l’appartement le plus grand possible, etre accompagne de la plus belle femme possible dans un monde ou (presque) tous, à defaut de m’aimer, feront comme si c’était le cas.

Les conséquences de mon activité ? Je suis parfaitement capable de les éluder. Mais je les comprend tout aussi parfaitement :

Mon activité sur les marches d’actions participe a l’entropie, c’est-à-dire à l’agitation structurelle des marchés, ce qui renforce la differenciation entre l’économie réelle (que détermine l’activité réelle des entreprises) et l’economie spéculative (qui réduit l’entreprise à une opportunite de profit/perte sous contrainte de risque, dans le grand supermarché qu’est la bourse).

Sur les marchés de matières premières, je fais partie des premiers responsables de l’augmentation des prix des denrées alimentaires, mais pour dire la vérité sur ce point, les choses sont assez simples : plus les gens subissent la pénurie alimentaire, plus ils sont prêts à payer pour nourrir leurs enfants, plus les prix augmentent, plus la valeur de mon portefeuille d’investissement augmente, plus mon bonus augmente, plus la cylindrée de ma prochaine voiture augmente (ainsi que l’amitié de mon banquier)… Début 2008, la banque belge Furtis a été victime d’un lynchage médiatique (surtout en France) pour avoir proposé de commercialiser un produit financier qui investit sur les matières premières (alimentaires). Les mêmes journalistes ignoraient probablement que la Société Particulière, l’un des fleurons du secteur bancaire français, est l’un des précurseurs dans ce genre de produits, et qu’elle avait également fait preuve d’un grand sens de l’innovation (l’une des “valeurs” du groupe) en lançant il y a quelques années un « tracker sur l’eau », c’est-à-dire un produit qui rapporte de l’argent quand l’accès à l’eau devient difficile et que la ressource se raréfie. Tiens donc, le président du groupe alimentaire le plus grand du monde est justement en train de faire du lobbying auprès des organisations supranationales (type OMC, ONU, OMS, …) pour que l’eau devienne une commodité comme une autre, qui s’achète et se vend sur les marchés selon l’offre, la demande (et une petite dose de terrorrisme économique pour aider a « créer les opportunités»). Une « heureuse » convergence d’intérêts, en somme, entre un géant de l’alimentaire et une ingénierie bancaire sans cesse à la recherche de nouvelles sources de spéculation (les fameuses « opportunités d’investissement »). Je suis le premier à en profiter, mais bon… là où je vais en vacances, l’eau ne manque généralement pas.

Sur le marché des taux, j’achète et je vend des bonds au trésor, qui correspondent en fait a des morceaux de dettes emis par des pays. Je profite de leur relativement mauvaise solvabilité en leur prélevant un taux d’intérêt juteux. J’ai participé à l’effondrement de l’Argentine en 2001 et je profite chaque jour de l’explosion de la dette africaine. Quand le budget annuel de l’aide au développement est autour d’une cinquantaine de miliards de dollars, la somme des intérêts versés par les pays du Sud au titre de la dette pour la même année avoisine plutôt les 500 miliards de dollars. C’est dix fois plus. Cà paye l’essence de ma Porsche, et aussi quelques bijoux pour Amanda. Elle aime bien les bijoux, Amanda… si elle savait le prix humain que coûtent réellement ses diamants, elle risquerait d’en perdre l’appétit, et sa robe pastel de chez Dior serait vite tachée du sang des enfants du Libéria.

De temps en temps, on est intérrogés par la presse sur le bien-fondé de nos décisions et sur notre place dans le système économique mondial, mais il suffit en général de leur dire quelque chose du genre:

« nous participons activement au dynamisme de l’économie »

ou

« nous faisons en sorte que les liquidités soient disponibles là où elles sont nécessaires »,

ou encore

« nous assurons la fluidité du marché »

pour qu’ils nous laissent tranquilles et s’orientent vers le buffet petit-dejeuner à volonté que nos responsables en communication ont prévu à cette occasion. On ne crache pas sur la main qui nous nourrit.

La semaine dernière, le responsable des ressources humaines nous a fait tout un speech sur le développement durable et sur la façon dont notre entreprise allait essayer de se faire une bonne image de marque sur le sujet (c’est apparement dans l’air du temps). Les mesures prises ? Ajouter des petits « Think before you print ! » à la fin de nos e-mails et une poubelle verte près de la machine à café. Alors, oui, je sais, c’est un peu comme un soldat américain qui offre des chewing gums Hallawood à un enfant irakien dont il vient de descendre les parents, mais bon… il est tout de même possible qu’on soit récompensés comme l’entreprise la plus « verte » du secteur bancaire. Un peu de marketing ici et là, et le tour est joué. Sauver les apparences, c’est tout ce qu’on nous demande, au fond, mais je ne doute pas qu’un jour, on n’aura même plus à cacher nos activités derrière un jargon qu’on ne comprend pas nous même, ni à se donner tout ce mal pour « paraître sympa ». Il faut aussi convaincre nos collègues à des fonctions plus « péripheriques » que ce que nous faisons, c’est de la « haute technologie » et pas un pillage organisé comme le répètent partout ces imbéciles de tiers-mondistes. Le discours du « banquier sympa-mais-pro » s’adresse d’abord a eux. Déja qu’ils sont payés comme des esclaves (comparés a nous), si en plus ils se rendent compte qu’on se sert d’eux comme soldats de fortune, la fête ne risque pas de durer bien longtemps, et il est absolument hors de question de renoncer a ma Porsche. Quant à Amanda, elle ne connaît ni l’amour, ni l’eau fraiche. Passons…

Vous n’avez pas vraiment l’air d’apprécier ma franchise, à voir votre regard dépité (qui tend légèrement vers la rebellion de principe)…

Qui êtes vous pour me juger, d’abord ? Pensez vous vraiment que votre avis représente pour moi plus qu’une simple information, dont je pourrai tirer profit tôt ou tard à vos depens ? Vous convoîtez mon statut. Vous rêvez de mener ma vie. Alors ne soyez pas trop prompts à faire de moi le diable en personne. Si j’éxiste, au fond, c’est aussi grâce à vous. Vous me confiez votre argent. Par vos achats et votre comportement économique, vous participez à un système qui m’enrichit et justifie mon éxistence. Le sort de l’Afrique vous est bien indifférent, mais vous avez besoin que quelqu’un paye le prix de votre culpabilité. J’avoue volontiers avoir le profil d’un coupable conscient, mais vous êtes dans une certaine mesure mes complices, désormais informés

Ce genre de tirade mérite une bonne gifle, généralement sans suite car la violence physique n’est pas une chose à laquelle le trader cynique moyen est accoutumé. La violence qu’il inflige aux autres est pour lui dématérialisée, et il n’a généralement pas à faire face à ses conséquences, ici bas en tout cas. Elle a néanmoins le mérite de poser un sérieux dilemme : clairement, plus on questionne son propre rôle et ses conséquences, plus on prend la responsabilité de ses actes et de ses décisions. Il est donc naturel de ressentir une pulsion qui pousse a éluder le questionnement, puisque ce même questionnement risque de nous amener à ouvrir les yeux sur ce que nous sommes et sur les implications de ce que nous faisons, avec le risque d’avoir à faire face soit à la culpabilité, soit à la réforme de notre façon de vivre. Pour autant, l’absence de questionnement, d’autant plus si elle est volontaire, ne nous dédouane pas de nos responsabilités. En clair, quand j’efface une « question risquée » de mon esprit, je n’efface pas par la même occasion ma responsabilité. Au contraire, je prend une responsabilité supplémentaire qui consiste à tenter de me cacher ma responsabilité initiale…

Que faire ?

A chacun de décider jusqu’où il est prêt a pousser son examen de conscience mais, vu d’ici, je préfère être du coté de ceux qui ouvrent les yeux et cherchent des solutions, quand bien même elles seraient vouées à l’échec, même si le reste du monde ne veut pas descendre de son train trois étoiles…

Tout changement de société requiert des efforts, mais peu sont prêts à renoncer à ce qu’ils pensent être du confort et de la réussite. Pourtant, s’ils prenaient conscience des implications de leur mode de vie et, plus précisement, de la contribution qu’ils apportent à ce système par leur travail, peu d’entre eux seraient prêts à en accepter les conséquences. Quel agriculteur français serait prêt à porter la responsabilité de la mort d’immigrants africains qui tentent de traverser la mediterranée en barque ? Quel consommateur serait prêt à accepter qu’en achetant une bouteille de soda, il vient de financer la balle qui tuera quelques semaines plus tard un enfant palestinien ? Quel touriste féru d’Egypte pharaonique pourrait supporter qu’on passe à tabac des paysans égyptiens récalcitrants qui essaient d’empêcher la construction d’un complexe touristique sur la terre de leurs parents?

Ces responsabilités sont bien sûr indirectes et (j’espère) non consenties. Pourtant, pour ne reprendre que l’exemple de l’agriculteur, recevoir des subventions de l’Union Européenne dans le cadre de la politique agricole commune lui permet non seulement d’être « compétitif » sur le marche européen des legumes, mais aussi de rentrer en compétition avec les producteurs locaux en Afrique. Expliquez moi comment un agriculteur sénégalais, même au prix des plus durs efforts, peut rentrer en compétition avec une tomate vendue 20 centimes le kilo sur le marché à Dakar et je vous expliquerai comment sauver l’agriculture vivrière africaine, tout en limitant l’afflux de ceux que vous considerez comme indésirables sur votre sol, alors que vous organisez sciemment la faillite de leur mode de vie dans leur terre d’origine. Je doute qu’aucun agriculteur français soit prêt à accepter une telle responsabilité morale. Sans vouloir être cynique, les subventions sont des charités faites aux agriculteurs européens rebatisées pour sauver leur dignité, tout en les poussant à une agriculture productiviste: leur seul espoir d’atteindre le seuil de rentabilité est de produire encore et toujours plus, moins cher, plus vite et plus longtemps, car la grande distribution leur applique une telle pression qu’ils ne voient aucune autre alternative que cette fuite en avant dont les conséquences les dépassent souvent.

Pour l’agriculteur comme pour chacun d’entre nous, cette prise de conscience est un appel au changement, car on ne peut indéfiniment porter le poids des mauvaises conséquences de nos choix une fois qu’on a ouvert les yeux. Si on réalise ensuite les bienfaits a moyen et a long terme qu’impliquent des choix plus respectueux des autres et de l’environnement, alors le premier pas est (quasiment) déja franchi.

30
mai
08

XVII – En Quarantaine

Que faire quand on est “sur la touche”. Sans emploi, on se sent vite sans statut, privé de la reconnaissance de la société, donc pour la plupart d’entre nous en mal d’estime de soi, tant notre image de nous même est faconnée par ce que les autres nous renvoient. J’ai quitté mon emploi en connaissance de cause, mais j’avoue ne pas m’être attendu à une telle quarantaine.

Quitter une entreprise est une chose, « cracher sur la main qui nous nourrit » en est une autre, et c’est très précisement comme celà qu’étaient percues ma démission et ma lettre de départ à mes collègues. Mon problème moral résidait dans le fait que cette « main » prétendument bienfaitrice qui nous « nourrissait » était sale : elle avait giflé, affamé, spolié et exploîté beaucoup d’autres afin de rassasier les plus gourmands d’entre nous. Je n’avais simplement plus d’appétit du sang et de la sueur de mes frères et sœurs.

Pour mon salut, je n’avais pas que le travail dans ma vie, mais des amis, une famille, une épouse et un fils pour qui mon honneur et ma dignité n’étaient pas inscrits sur ma fiche de paie. Plus que tout, ma confiance en Dieu (swt) m’a permis de continuer à marcher avec optimisme sur le chemin qu’Il a tracé pour moi.

La vie est comme un très bon film où chacun de nous a un petit rôle : on croit avoir quelque chose d’intéressant à dire ou à faire, on essaie de jouer notre personnage comme on peut en s’efforçant d’être sincère mais, au bout du compte, seul le Réalisateur détiens les réponses importantes, qui font tomber les stars de leur piedestal au tréfond des égouts, tandis que les vrais héros sont cachés au fond de l’écran, faisant chaque jour ce qu’ils faisaient la veille avec constance, patience et engagement, sans même se douter des implications de ce qu’ils font sur la vie des autres, ni même parfois sur leur propre vie. Quand les réponses à mon rôle viendront(si elles viennent), insha Allah, je serai déjà infiniment heureux si le Tout Puissant m’aura permis, par ma vie ou par ma mort, d’être un instrument insignifiant dont Il se sera servi pour faire un acte de Bien, être utile aux autres ou tout simplement rendre à quelqu’un ne serait-ce qu’une infime partie de l’amour dont Il m’a comblé.

Durant ces jours qui suivent ma démission, le téléphone ne sonne pas beaucoup, mais un flux discontinu d’e-mails froids et hostiles (que je mentionne dans l’episode XVI) viennent m’informer de ma naïveté, de mon indésirable idéalisme, de mon insupportable moralisme venus perturber l’entente hypocrite qui règne dans les banques, mais bon… dans une société si injuste que la notre, être en quarantaine est un grand honneur, dont j’ai appris à apprécier toutes les facettes depuis mon (plus) jeune age.

Retour au point zéro (voir épisode I): que faire ?

Une réponse courte et (pas si) simple à cette question pourrait être la suivante : l’histoire de chacun d’entre nous est déjà écrite. A nous de choisir la façon dont nous allons à la rencontre des événements de notre vie. Nous sommes responsables de nos choix puisque nous les ignorons avant de les faire et comptables des intentions qui y président.

Sachant que le Réalisateur du film de ma vie détient l’ultime science et qu’Il (swt) est le Planificateur de toutes choses, quelle est ma mission dans le monde où Il m’a fait naître ? Pourquoi mon père a-t-il quitte l’Egypte ? Pourquoi a-t-il choisi la France ? Pourquoi ma maman et lui sont ils faits l’un pour l’autre ? Pourquoi m’ont-ils appelé Marwan ? Pourquoi ai-je raté mon concours de médecine ? Pourquoi ai-je choisi les mathématiques financières plutôt que la mécanique ? Pourquoi me suis-je posé toutes ces questions ? Pourquoi ne pouvais je pas fermer les yeux et accepter ma part de ce monde comme tant d’autres ? Et mon épouse, quel role joue-t-elle dans tout ça ? Et toi, qu’attends tu de moi ? Que sais tu, au fond, du lien qui nous unit, ou du rôle que nous jouons l’un dans la vie de l’autre sans même en être conscients ?

Si tu as lu les 16 épisodes précédents, tu comprends les implications de ces questions. Tu réalises aussi que te les poser en ton for intérieur et y répondre avec sincérité risque sérieusement de remettre en cause certains de tes choix de vie (volontaires ou non-percus comme tels).

Que tu sois Musulman(e) ou non, riche ou pauvre, quels que soient ton origine, ton métier, ton style vestimentaire ou ton plat préféré, prends un moment et essaie de te voir a la troisième personne, comme si tu regardais un personnage extérieur en étant un peu en retrait, puis prends de la distance au fur et à mesure et observe comment tu intéragis avec les autres, le rôle que nous jouons tous dans la grande fourmilière qu’est la terre, dans le grand vivarium qu’est la galaxie, dans l’océan de poussiere qu’est l’univers. Des scènes de vie, parfois dures, parfois douces, dont les acteurs ne saisissent ni la densité, ni la vacuité, ni même parfois la gravité. Un morceau de notre vie, ça pourrait ressembler à ça :

Marc rencontre Emilie à la machine à café. Elle lui parle de Forrest Gump, son film préféré. Elle lui dit qu’elle rêve un jour de « vivre une histoire d’amour comme on en voit qu’au cinema », fut-ce avec un garçon un peu lent et naïf comme le jeune Forrest, mais qu’elle « ferait mieux de redescendre sur terre », car elle a deux dossiers a terminer avant qu’Anis, le responsable aux cheuveux gélifiés, n’arrive…

3mn 44 secondes plus tard et 12 étages plus bas, à l’entrée du parking, le moteur d’une Porsche Boxster payée a crédit ronronne, tandis qu’Anis cherche son badge au fond de sa chemise Hugo Boss noire à rayures. Les gens s’impatientent, klaxonnent dans la file d’attente du parking de la Société Particulière, tout pressés qu’ils sont d’accomplir leur devoir envers la Société. Le téléphone portable sonne, mais Nadia attendra, on ne capte pas encore dans le parking de la SP, mais quelques logisticiens y travaillent.

Si Nadia appelle Anis alors qu’il l’a laissée seulement 20 minutes plus tôt, c’est parce qu’elle ne sait pas trop à qui demander les coordonnées d’un imam pour célébrer leur mariage. Son jeune frère Hakim va bien de temps en temps a la mosquée d’Argenteuil, mais il se sent gêné d’expliquer le cas de sa sœur à Cheikh Yusuf, après la prière du vendredi, juste au moment où tout le monde vient le saluer. Nadia a expliqué à ses parents qu’Anis était un gentil garçon avec une bonne situation, qu’il l’avait enmenée à Cancun alors que les autres ne l’avaient enmenée qu’à Djerba, qu’il avait une voiture et un appartement parisien. Sa mère lui a répondu qu’elle voulait un mariage de princesse ou rien. Que diraient les gens si elle se mariait « comme les pauvres… » ? Elle pense à « l’Arabian feeling pour la soirée », un endroit « sympa » du sud de Paris. Quand Hakim l’interroge sur le sens de sa relation, elle lui repond : « Tu sais, il faut être ouvert dans la vie. Ecoutes pas trop ce que les barbus disent, des fois ils abusent grave. Tant que tu sais au fond de ton cœur que tu ne fais rien de mal… ».

C’est très précisément ce dont Hakim essayait de s’auto-persuader quelques mois auparavant, quand il voyait dans la glace ses yeux rougis par l’abus d’herbe, qui ne fait rire que les inconscients, mais pleurer les parents. Dans son poste K7, ce soir là, Black Ven-R et Rohff expliquent leur définition de la réussite. En cherchant une mixtape perdue depuis longtemps sous son lit, il tombe sur un Coran offert par Hajj Slimane à son retour de la Mecque. Assis sur son lit défait, il ouvre le Livre. Impossible de décrypter quoi que ce soit, mis à part Al Fatiha (la sourate d’ouverture) qu’il connaît par cœur, et qu’il fait semblant de suivre ligne par ligne du bout du doigt, mais la supercherie ne dure hélas que jusqu’à la fin de la sourate. Hakim pense à son grand père Hajj Slimane qui, si Dieu (swt) veut bien, repose désormais en paix. Hakim a mal au ventre et ses jambes tremblent un peu, quand il réalise qu’il connaît tout de la vie des stars du rap, mais ne sait pas grand-chose, au fond, de son grand père, ni même de ce que Hajj Slimane a essayé de lui transmettre en lui offrant ce Coran. Pour un jeune homme comme Hakim, qui croit en Dieu, c’est dur d’assumer ce constat d’échec et d’essayer de changer. Quand il en parle à Noémi, sa meilleure amie (et binôme du cours de physique-chimie du professeur Touboul), elle sort de son sac à dos l’autobiographie de Malcolm X qu’elle a trouvé vendredi matin sur un siège du RER C. Le livre est abîmé, ses pages sont jaunies et salies de traces de doigts impatients et passionnés par l’histoire qu’il partage. Avant d’être entre les mains de Hakim, le livre a été vendu 7 fois, volé 2 fois, prété 4 mais rendu 3, perdu 2, dont une fois par Aïssatou dans le RER C, retrouvé par la jeune Noémi, élève brillante de terminale S au lycée Jean Jaurès d’Argenteuil, gentille comme pas deux, attentionnée et accro de chocolat noir aux amandes. Elle est boulversée par l’histoire de Malik Shabbaz, se sent si proche de ce qu’il a vécu en étant pourtant si différente. Quand Hakim lui parle des questions qu’il se pose sur la pratique de l’Islam, elle y voit un signe et lui propose d’aller ensemble à la mosquée de Paris pour en savoir plus. On dit qu’il y a un cours ouvert à tous le weekend. Quand ces deux là prennent le metro ligne 7 à 11h43 le samedi suivant, ils sont loin d’imaginer qu’ils deviendront frère et sœur en Islam quelques semaines plus tard. Cà ne plait pas beaucoup à Paul et Isabelle Perthuis, les parents de Noémi, qui appréciaient beaucoup le jeune Hakim jusque là.

« Ne va pas te faire embrigader, Noémi !!! »

« On est inquiets pour toi…c’est Hakim qui t’a mis ces idées en têtes ? Il me paraissait pourtant être un gentil garçon. »

« Yavait un reportage sur les convertis dans C Dans l’Air. Cà fait peur, ces filières de recrutement pour le djihad islamique… »

« Ca commence comme ça, et puis demain tu voudras mettre le tchador peut être ? Quoi ????? Tu prevois de le mettre ???? Pauuuuuuuuuuuuuuul, viens voir ta fille !!!! »

Sur le cas de Noémi, Paul et Isabelle acceptent les réponses et les avis de tout le monde…sauf de leur propre fille Noémi, qui souffre en silence de ne pouvoir vivre sa foi sans blesser ceux qui lui sont le plus chers. Paul, lui aussi, souffre en silence, il a l’impression qu’on lui a volé sa fille, qu’on a altéré son jugement pour la manipuler et l’éloigner de lui. Il a de la rage dans son cœur, de la rancœur dans le ventre et des traces de larmes séchées sur les manches de son blouson. Impossible de se parler, quand on s’en veut autant qu’on s’aime. Paul fume ses Gitanes, les yeux dans le vague, par la petite fenêtre de la cuisine, pendant que Noémi rattrape ses prières dans sa chambre après les cours, la porte fermée à clé. A chaque fois que le cœur de Paul se penche du côté de la compréhension et de l’amour de sa fille, le reste du monde civilisé se charge bien, par toutes les voies possibles, de lui rappeler le danger porté par l’Islam et les Musulmans. Un mur de silence et de tristesse se construit, une pierre après l’autre, dans le F3 acheté sur plan des Perthuis. Julien Scemama, conseiller chez Top-Immo (diplômé d’un BEP force de vente), avait expliqué à l’époque à Paul et Isabelle, avec force détails et beaucoup de conviction, les avantages d’acheter dans ce quartier « très prometteur » d’Argenteuil un appartement proposant « d’excellentes prestations ». Pour l’instant, Paul regarde les enfants jouer en bas de l’immeuble et pense à sa fille Noémi chérie. Il l’aime tellement, au fond…

Laurent Scemama, lui, n’a pas souhaité profiter de la « formidable opportunité » que représentait la Résidence des Coquelicots (dans sa grande humanité, il a probablement préféré laisser ce privilège à d’autres familles…, sic). Dans son studio, près de Bastille, il soigne sa coiffure. Ce soir, il sort avec des amis au Paradis des Fruits et Légumes, un restaurant pour jeunes-cadres-à-la-mode de la capitale, où le prix du jus de fruits est multiplié par le nombre de tours de mixeur pour le préparer… “çà coûte cher de manger sainement”. Laurent en sait quelque chose, mais bon… il a fait son objectif du mois, donc il peut bien se faire plaisir. Au service voiturier du restaurant, c’est Moustapha qui est de service ce soir, à qui Laurent balance les clés de sa Mégane en arrivant. Dans la journée, Moustapha travaille comme assistant-trader dans une salle de marché parisienne, mais ses collègues de la banque, enfants gâtés qu’ils sont, ne savent pas que Mouss’ a un deuxième boulot le soir pour pouvoir faire face à ses responsabilités. Le téléphone sonne : c’est Marwan qui recrute pour son déménagement ce weekend. Comment refuser…

Des vies entrelacées, les unes avec les autres, sans qu’aucun de nous ne réalise à quel point nous sommes liés, qu’on le veuille ou non. La conviction que toutes ces histoires ont un sens qui nous dépasse et que chacune de nos décisions a des conséquences dont nous n’avons qu’une perception toute relative. Dès lors, chacun d’entre nous doit décider, en conscience, de la part qu’il veut prendre dans la vie des autres ainsi que de la part de responsablités qu’il veut prendre dans sa propre existence.

Pour un(e) Musulman(e), ces questions se posent avec gravité, mais les lignes de guidance qu’offre l’Islam permettent d’avoir de bonnes indications sur comment gérer sa vie. En me posant les mêmes questions dans ce cadre, les réponses étaient assez claires :

1) Je n’ai pas atterri dans la finance par hasard, comme tu ne lis pas ces lignes par hasard

2) Je ne peux pas travailler pour une banque car je ne veux pas prendre part à un système, (en fait beaucoup plus large que le cercle de la finance), responsable de bon nombre d’injustices de ce monde

3) Je dois témoigner de mon parcours si ça peut éviter à d’autres de subir les mêmes épreuves que moi et d’éprouver les remords que je ressents à l’écriture de ces mots

4) Une fois conscient de l’injustice de ce système, il faut proposer des moyens de changer les choses qui garantissent la justice, économique et sociale pour commencer, pour tous et toutes.

Quelle que soit ta religion et quel que soit ton métier, si tu penses que l’injustice dans laquelle notre monde s’effondre peut être combattue, alors cette discussion t’engage.

Il n’y a rien d’inéluctable, contrairement à ce que l’on te répète à longueur de journée. Tu peux changer les choses. Si tu te sens seul(e) dans ce questionnement, saches que c’est le cas de la très grande majorité d’entre nous, mais le système fait en sorte que l’on se sente isolés, faibles, impuissants face à lui, au point qu’on se sente même gênés de s’adresser mutuellement la parole, comme en quarantaine volontaire…

On nous a tellement anesthésiés qu’il nous arrive même d’être consentants («on ne vit qu’une fois, alors autant en profiter !! »).

Des fois, on espère (« ah, si seulement il y avait un moyen de changer les choses. Tiens, passe moi le sel ! »).

D’autres fois, on renonce (« tu comprends, qu’est ce que j’y peux, moi… »).

Mais, au bout du compte, des solutions (en général simple) existent face aux « principaux problèmes que notre Société rencontre ». J’ai mis des guillemets à l’expression qui précède parce que j’aime bien la démonter : elle est construite comme si les « problèmes » étaient de gros rochers sur un sentier de randonnée, et que la Société se promenait par là. On a l’impression que, tôt ou tard, elle est condamnée à « rencontrer des problèmes » comme on rencontre des collègues sur le chemin du métro : c’est inévitable. Or, rien n’est plus faux : la Société est un groupe d’individus qui choisissent, plus ou moins collectivement, où ils ont envie d’aller…

Je disais donc : il existe des solutions. Reste à savoir si nous aurons la volonté et l’engagement suffisant pour les mettre en œuvre.

Rendez vous pour l’épisode XVIII, en partie 3, insha Allah…

17
jan
08

XVI – Solde de tout compte

Quelque part en septembre 2006, Paris la Défense

Quitter un monde, çà commence comme ça :

« La plume est plus forte que l’épée » disait l’adage, mais quand quinze épées veulent te décapiter, est ce que tu restes sage ? Nous, on a la rage et on place nos idées haut. Pour y arriver, on assène des coups de plume comme des coups de couteau. Arrête de rêver dans ton métro, ou d’attendre la venue d’un nouveau monde au bulletin météo. Mes théories sont marginales, certes, mais mes mots sont là pour dénoncer les stratégies de ceux qui, très haut placés, communiquent à coup de mémos, se fichent de notre sort car ils nous prennent pour des playmobils, des pions, des instruments, des legos, un jeu de construction bâti à la gloire de leur ego.

Face à ça, on rêve tous d’être le grain de sable dans la machine, celui qui fait tout dérailler quand la mécanique s’emballe, commence par un grincement et finit dans un noir vacarme, sous un nuage de fumée qu’on voit s’élever au loin. Là, debout sur les cendres de l’injustice, on se tiendrait droit, prêt à recommencer sur une page blanche dont on verrait les traces de crayon effacé. Comme une mémoire, un rappel des fautes d’orthographe du passé, le cœur ouvert, prêt à écrire la première phrase d’une histoire qu’on espère jolie. On est tous très seuls, même si on vit si proches les uns des autres. On a tous des moments où on voudrait devenir cet autre qu’on croit entrevoir dans le miroir. Tout le monde veut être quelqu’un, mais personne ne veut être lui-même, à force de chercher l’impossible, pas étonnant qu’on finisse schizophrènes. Tout se sait et tout se fait sans que tous décident, car tout se décide par la volonté de quelques uns. Donc on est tous frustrés de ne pas faire partie de ces élus et on essaie d’accepter notre vie… un peu déçus.

La Société fait tant pour qu’on continue à rêver de choses extraordinaires alors que le bonheur est atteignable contre quelques efforts, pour peu qu’on voie notre vie pour ce qu’elle est : une chance de devenir un héros anonyme, une page blanche pour écrire la plus belle histoire possible. Bien sur, il faut être suffisamment bien loti pour avoir le loisir et les moyens physiques de se poser ces questions, et c’est d’ailleurs un enfant gaté qui parle ici…

Et si la vie n’avait pas un sens, mériterait elle d’être vécue ? Si nous n’avions pas, chacun d’entre nous, une mission précise, qu’est ce qui nous différencierait d’une colonie de parasites proliférant, détruisant la terre et causant du tord les uns aux autres ?

En cherchant pour moi-même les réponses à ces questions, j’ai vite été saisi de crampes à l’estomac à chaque examen de conscience (donc au minimum cinq fois par jour), avec pour conséquence logique de ce questionnement une réponse simple : démission.

Ce qui m’a fait le plus de mal durant mon expérience dans la banque, c’était de voir avec quelle facilité les réticences naturelles des gens face à la finance de marché et ce qu’elle représente s’effaçaient au fur et à mesure que la norme et les codes s’insinuaient dans leur esprit et dans leur cœur. Un cœur anesthésié. Un esprit paralysé, qui élude tout questionnement critique qui risquerait de remettre en cause nos choix de vie. Si l’examen moral de nos actes est inexistant ou mal orienté, il se confirme souvent en un encouragement hypocrite a continuer à vivre comme on l’a fait jusque là, sans faire trop de vague et en se disant qu’on fait ce qu’on peut. En vérité, que reste t il de notre humanité quand notre cœur ne se tord plus de douleur face à l’injustice ?

J’ai arrêté de travailler pour les banques parce que mon cœur commençait à s’anesthésier au fur et à mesure. Je le voyais plonger chaque jour un peu plus dans le « réalisme », le « pragmatisme » et le « sens du compromis », tandis que mes mains prenaient des notes dans des réunions de celles où ne se disent que mensonges souriants et demi-vérités tièdes. L’ambiance feutrée et la moquette fraîchement changée ne peuvent pas cacher la violence de certaines situations professionnelles.

Pour avoir dit ces mots en quittant mon emploi, j’ai vu beaucoup « d’amis » se détourner de moi, changer de chemin et faire comme s’ils ne me voyaient pas. J’accepte cette distance, d’autant que j’ai depuis perdu les quelques illusions qu’il me restait sur l’honneteté en entreprise, l’amitié et la façon de vivre, ou plutot de mourir, que choisissent/subissent les gens.

Pourtant, moi aussi j’ai rêvé un jour d’être un héros. Quand j’étais petit, la tête à l’envers, en train de breaker sur les Champs Elysées, je refaisais les mouvements des danseurs d’H-I-P-H-O-P, avant que mon père ne m’attrape et me traine par les pieds une fois venue l’heure du goûter. Je courrais de bas en haut dans les escaliers, dans mon survêtement le plus pourri, un bonnet noir sur la tête, en chantant la musique d’entraînement de Rocky avex des bandes en sparadrap au bout des poings : « Rayzenop, straituzetop…ayovzetayger… »

On faisait des bagarres avec mon frère où on était Bud Spencer et Terence Hill. Mon nom était Personne et lui Trinita. Ensuite j’ai été successivement Clubber Lang, Ivan Drago, Frank Dux, et Mac Gyver (puis Murdoch), avant d’adopter Le Joker comme modèle cinématographique. J’aimais ce personnage parce qu’il était à la fois hilarant et terrible face à Batman (la chauve souris schizophrène en bas noirs). J’avais appris toutes ses répliques par cœur (dont Foul Express est truffé, pour les experts). Ma préférée :

« Je peux sourire, mais c’est très éphémère
Mon rire moqueur, un rien le désarme
Si vous sondiez mon cœur, tout bercé de larmes
Vous verseriez avec moi un pleur
»

Ce que je préférais dans les films et les séries, c’étaient les séquences de préparation : quand Rocky s’entraîne avant un combat, c’est facile de s’identifier à lui: au début il est tout pourri, ensuite il court sur une musique entraînante, fait des pompes en ayant l’air fâché (le fameux œil du tigre), attrape un poulet en fuite pendant que son coach lui donne quelques conseils genre « tape le et tu gagneras » ou encore « cherche la force qui est en toi » et Rocky devient ainsi invincible (j’ai cru aussi le devenir, musique a fond, debout sur mon canapé, dans mon pyjama rayé en train de boxer ma mère). Son coach l’avait pourtant prévenu, avant que Clubber Lang ne l’envoie au tapis: « Rocky, il t’es arrivé la pire chose qui puisse arriver à un boxeur : tu t’es embourgeoisé… ». En revoyant le film avec ma femme (mon coach), tout est devenu clair, c’était exactement ce qui était en train de m’arriver après quatre ans dans la finance: je m’embourgeoisais, et mon esprit avec. Il fallait vite remédier à ça, en choisissant la solution la plus radicale : quitter le ring.

Bien sur, quitter mon travail sans alternative était (apparement) un risque, mais c’était vraiment une considération secondaire qui ne rentrait pas en ligne de compte pour mon épouse et moi. Les vraies raisons qui on précipité mon départ sont les suivantes :

- l’injustice profonde du système financier auquel je participais indirectement, et dont je profitais directement. Nous faisons tous partie, à notre échelle, de ce monde d’injustice, en ayant chacun notre part de responsabilité plus où moins grande, du trader en polo rose au stagiaire du Quick des Quatre Temps, mais en tirer mon subside commençait sérieusement à m’exaspérer.

- la violence humaine que j’observais dans le travail au quotidien. Bien sur, personne n’insultais ni ne frappais personne. Mais, dans ce monde de codes, beaucoup de sentiments et de communications résident dans le non-dit, où dans la dissimulation (souvent inconsciente) derrière des consignes professionnelles de messages d’hostilité/d’approbation des collègues et subordonnés. Si on commence à décrypter ce langage de gestes, de regards et de mots à sens codé, on assiste vite à des scènes d’une violence inouïe.

- Le sentiment de perdre mon intégrité dans des rapports humains hypocrites, aseptisés, tièdes et pour tout dire mensongers. La peur de perdre mon humanité à force d’accepter des choses « à la limite » que j’aurais considérées inacceptables quand mon cœur cognait encore d’un battement sincère.

« Demain, insha Allah, est le début d’une nouvelle vie », me disait Farida pour me réconforter ce soir là. Plus d’un an après, et quelques dizaines de mails d’insultes plus tard, je ne regrette pas un seul de mes mots lors de mon départ. Chacune de ces déclarations d’hostilité d’anciens « amis et collègues » est pour moi comme un trophée que je range à la poubelle avec un sourire hilare.

La morale de cet épisode, que j’adresse de tout mon coeur à mon fan club dans les banques d’investissement, nous est offerte par Rocky face à la foule russe après avoir vaillamment battu le méchant Ivan Drago à domicile :

« Si je peux changer…et que vous pouvez changer…alors le monde entier peut changer !!! » (applaudissements grassement rémunérés de la foule).

03
déc
07

XV – Quand la Pensée Plouc vaincra

21 novembre 2007, rue Auber à Paris

J’ai fait un mauvais rêve. La pluie tombe dans les rues de Paris, et avec elle les masques que l’on porte tous dès qu’on sort de l’intimité. On se déguise chaque matin avant de mettre le pied dehors, en enfilant un costume comme des acteurs. On se met en conditions en adoptant une attitude. Une façon de s’habiller, de marcher, de regarder sa montre ou de remettre ses cheveux en place. La rue est un spectacle permanent de monologues gestuels qui interagissent tout en restant indépendants. La ville : physiquement si proches, humainement si loin les uns des autres.

Laurent, cadre déterminé et sûr de lui. Il porte chemise, veste et pantalon-plouc de qualité, une paire de lunettes rectangulaires et des chaussure trop longues. Sa seule originalité : des boutons de manchettes en forme de robinets. Sabrina, hôtesse d’accueil, polyvalente et souriante (c’est marqué sur son CV). Elle vient d’épouser Khalid, avec qui elle part ce samedi en vacances-plouc en République Dominicaine (le paradis derrière des barbelés réservé pour 399 euros « hors taxes d’aéroport et supplément-hausse-du-carburant » sur partirpascher.naz). Là bas, elle pourra bronzer à longueur de journée et narguer ses collègues à son retour, surtout Karine, assistante trilingue (oui, c’est le titre de son poste) dont Sabrina convoite le teint (presque) naturel et le poste. Marc, informaticien des années 80, porte des lunettes rondes et accroche son stylo doré dans l’encolure de sa chemise à carreaux. Une facilité naturelle pour expliquer Windows à domicile, pour 29 euros/heure, payable en CESU (Cheques Emplois Services Universels). Ludivine, conseillère de vente dans une boutique Nature. Elle porte des vêtements « ethniques » et mange des salades au quinoa. Le week-end, elle invite des amis arabes et noirs à dîner chez elle, parce qu’elle aime « le multiculturalisme » à la française. Elle vote pour Olivier Besancenot en espérant changer les choses. Hubert ne lâche pas son blackberry sur la ligne 1 du métro. Il est en retard pour prendre son Eurostar mais son billet est modifiable-remboursable, donc il prendra le suivant 24 minutes plus tard. Entre deux mails, il regarde Ludivine assise sur la banquette opposée, qui observe Fatoumata dans sa tunique colorée, qui se débarrasse de son journal jetable dans la première poubelle qu’elle voit en descendant à Palais Royal-Musée du Louvre. 6 minutes et 37 secondes plus tard, le journal poubellisant est repêché par José, qui s’impatiente sur le quai en maudissant les grévistes. Lassé, les ongles rongés, il quitte la station en remontant les escaliers de la sortie no2, qui donne sur la rue de Rivoli. Le nez dans la rubrique « je m’intéresse à la vie intime de ceux que ma vie indiffère » (la rubrique « People »), il manque de perdre la sienne (de vie) sous les roues du camion de Paulo, chauffeur-livreur en CDD chez Chronopost qui termine sa tournée du soir, dépassé à toute vitesse par Marwan qui vient de griller le feu rouge sur son vélo. Il porte son écharpe népalaise blanche et son chapeau nubien coloré, en se disant naïvement que ça le différencie de Laurent, cadre déterminé et sûr de lui…

Devant la Pyramide (du Louvre), Marwan gâche la photo de Yuriko, touriste japonaise venue découvrir la France de ses rêves, romantique et pleine de goût. Un peu découragée, elle demande à Camille, qui passe par là pour aller à son cours de danse modern-jazz, de la prendre en photo devant le Louvre. Camille s’exécute, un sourire sincère pour dire au revoir à Yuriko. Son sac lui parait un peu lourd aujourd’hui, mais ce n’est assurément pas le poids des idées que contient le livre qu’elle vient d’acheter à St Michel qui l’accable. L’auteur du livre-plouc tapi dans son sac prêt à dépérir s’appelle Bernard Henri. Il porte toujours une chemise ouverte et aime les tartes à la crème. Bernard Henri est l’Empereur-plouc de notre pays. Il passe de plateaux télés en cocktails privés où on lui demande toujours son opinion, dont on sait qu’elle ne vaut rien, sur le sujet du jour. Cà fait bien de demander à Bernard Henri son avis, et puis çà peut toujours servir au moment des renvois d’ascenseurs, car les amis de Bernard Henri sont très puissants. Son comique préféré ? Jamel, bien sur, qui sait si bien représenter la jeunesse… Ce qu’il pense du rap ? Beaucoup de bien, depuis que Abd al Malik a sorti son album. Sa Cause ? Toutes les causes, pourvu qu’elles l’exposent médiatiquement et l’aident à accéder au statut que sa vacuité intellectuelle le condamne à regarder de loin : celui d’un homme qui marquerait l’histoire. Bosnie, Afghanistan, Darfour : des destinations que Bernard Henri souhaitait ajouter à son album photo humanitaire, debout l’air fatigué, la chemise un peu poussiéreuse au crépuscule rougeoyant…

Dans les faits, l’entreprise familiale que lui a léguée son père, et qui a fait sa fortune, est une compagnie grandement responsable de la déforestation en Afrique, qui exploite les ressources naturelles de ceux que Bernard Henri dit prendre en pitié, pour les revendre a bon prix a des industriels européens. Bernard Henri et quelques autres de ses amis ont inventé pour vous divertir (puis vous convertir) la Pensée-plouc (ou plutot l’in-pensée plouc). Dans cette pensée, déclamée sous forme de monologues ou de débats complaisants selon l’heure de la journée, quiconque critique Bernard Henri est antisémite. Le capitalisme et le libéralisme sont des idées fortes que la gauche doit porter si elle veut « être crédible ». Le parti socialiste doit changer de nom. En langage-plouc, on ne dit pas « résistant palestinien» mais « terroriste islamiste ». Israël a droit à la sécurité. La mondialisation n’est pas un choix. L’Amérique est le meilleur pays du monde. Ségolène aurait du gagner. Il faut aider les jeunes de banlieues à mieux s’intégrer dans la société. Les grévistes exagèrent quand même… Mahmoud Ahmadinejad est très très méchant. Hugo Chavez aussi. Ni ***** Ni Soumises est un mouvement qui aide les femmes (de banlieue). Il est trop marrant Jamel. Indigènes est un bon film. Le Vélib c’est génial. Les acteurs ne disent jamais « bonjour » quand ils décrochent le téléphone et ne vont jamais aux toilettes. Mohammed VI est un souverain éclairé. L’Amérique est décidément le meilleur pays du monde. Un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras ». Il faut être performant pour faire face aux nouveaux défis qui se posent a nous. L’Afrique va s’en sortir. Le couscous est le plat prefere des Français.

Etc, etc, etc…

Quel que soit le registre, on voit très vite que la Pensée-plouc alimente et protège les puissants. Quand, très rarement, elle s’aventure à les égratigner, c’est souvent en mettant en avant des arguments ridicules qui visent tout simplement à décrédibiliser dans son ensemble toute forme d’opposition.

La Pensée-plouc dite « d’ordre 1 » est produite par de vrais stratèges et experts, qui ont une compréhension approfondie de ce que représente une idée et du rôle qu’elle peut jouer dans l’accomplissement d’un plan. Bernard Henri et ses consorts ne font que colporter cette pensée en échange de la petite notoriété à laquelle ils aspirent, assis devant leur miroir télévisé. La pensée-plouc d’ordre 1 vise en somme à alimenter les cercles d’idées et groupes ayant un pouvoir de décision (ou d’influence) en produisant des histoires (fallacieuses ou non) censées légitimer la mise en œuvre d’un plan généralement simple : faire primer l’intérêt des dominants sur toute autre considération. La guerre en Irak, la marginalisation des gouvernements sud-américains de gauche, les campagnes de désinformation contre les Palestiniens (et plus récemment contre l’Iran) sont autant de séquences types d’utilisation de cette pensée de la manière la plus transparente.

La Pensée-plouc « d’ordre 2 », bien qu’apparemment plus volatile et difficile à contrôler, est en fait beaucoup plus efficace. Elle n’a pas besoin de colporteurs ni de débats d’idées pour faire semblant de s’imposer. Elle est le fruit du succès d’un système de valeurs dont les idées sont à leur apogée : consumérisme, matérialisme, individualisme, apparence, hédonisme. Chacun de nous s’approprie ces idées et en fait les leitmotivs de sa vie, en devenant lui-même un ardent défenseur, un porteur dévoué à la cause. C’est cette Pensée-plouc qui nous anime quand on se sent mal à l’aise de sortir de chez soi si on n’est pas à la mode. On épie nos voisins et on les jalouse s’ils possèdent un tout petit peu plus que nous. On souscrit à des abonnements de téléphone illimités alors qu’au fond, on n’a pas grand-chose à se dire d’intéressant. On se sent heureux quand, pendant les soldes, on achète la dernière chemise en stock. On feuillette les magazines de voitures en se disant qu’un jour, on aura suffisamment d’argent pour acheter le bolide qui nous conférera le statut que l’on convoite tant, et qu’à leur tour d’autres convoiteront pour quelques années de plus. On se ressert une assiette pleine au « buffet à volonté » alors que çà fait un bon moment qu’on n’a plus faim. On en veut pour notre argent. On achète les livres qu’on nous dit d’acheter, que l’on pose soigneusement sur des étagères sans ne jamais les lire (ce qui, en général, est un bien vu la qualité des ouvrages). On regarde des émissions de téléréalité en se satisfaisant du fait qu’il y a plus médiocre que nous. On garde soigneusement les bons d’achats pour la sortie hebdomadaire au supermarché.

Les hommes cherchent la femme qui n’existe pas. Les femmes sont tristes de ne pas pouvoir la devenir. Elles cherchent un homme qui existe quelque part, mais qui est probablement occupé à en chercher une autre… Dans les pages des magazines pour Dames, elles apprennent ce qu’elles doivent faire et être pour paraître désirables, ainsi que ce qu’elles devraient rechercher chez un homme pour qu’il leur soit acceptable. Ces hommes et ces femmes se mettent eux même en scène dans la comédie de leur propre vie, en interprétant le rôle de celui (ou celle) qu’ils (elles) croient vouloir être. Quand le charme se dissipe et que les vrais visages apparaissent, lequel de ces amours cosmétiques peut résister à la vérité ?

Quelques titres de la presse pour Dames, dans la vie de Karine (assistante trilingue):

Comment être belle pour votre homme ?
J’ai repéré Laurent, du service Marketing. Il est craquant. Il m’invite Vendredi au Paradis du Fruit. Qu’est ce que je dois mettre ? Qu’est ce que je dois dire ?

Comment perdre vos kilos avant l’été ?
Laurent m’invite à partir en vacances avec lui dans un club en Tunisie en juillet. Je suis sûre qu’il va me faire sa demande. Il faut absolument que j’aie perdu mes kilos en trop d’ici là…

Test : êtes vous faite pour le grand Amour ?
Ca y est, Laurent m’a demandée en mariage. Mais c’est flou dans ma (petite) tête, je sais plus quoi faire, ni quoi penser. Est-ce que je dois accepter ? Tiens, ce test va peut être m’aider à savoir si je suis faite pour le grand Amour. On pourrait peut être aller en République Dominicaine pour notre lune de miel…

Cuisine : 10 plats mijotés à moins de 400 calories
J’suis grosse, j’en ai marre. J’en peux plus des surgelés. Cà a l’air pas mal, ce poisson en papillote, j’ai qu’à faire çà pour le dîner de vendredi, ya Sabrina et son fiancé qui viennent…

Beauté : le retour du glamour
Laurent me calcule plus. Il passe tout son temps avec ses copains à bricoler leurs motos. Qu’est ce que je pourrais bien faire pour qu’il s’intéresse de nouveau à moi ?

Psychologie : comment le quitter ?
Laurent est un gros lourd. Il me sort par les yeux. J’en ai marre qu’il me jette ses affaires dans le couloir et qu’il fasse des bruits immondes quand il mange. Je ne supporte plus ses amis. Je le quitte. Comment faire ?

Une deuxième jeunesse à 40 ans ? Notre spécialiste, le Dr Abitbol, vous répond
Avec les filles, on est allées à l’institut pendant notre RTT. Apparemment, ils ont un nouveau traitement-jeunesse-anti-age, ça vient de Los Angeles. Il parait que ça pique un peu la peau mais ça marche. Ah bah tiens, ils en parlent dans le journal…

Quelques considérations sémantiques :

Quand il s’agit de se faire belle, les femmes parlent de se « maquiller », un peu comme une voiture accidentée qu’on essaie de faire passer pour neuve au moment de la vendre. L’expression « se faire belle » elle-même sous entend qu’il faut suivre un processus particulier avant de le devenir (belle). « Etre naturelle » signifie « ne pas mettre trop de fond de teint ». Une femme qui « fait attention à elle » est une femme au régime, etc

Les hommes non plus ne sont pas en reste. On dit d’un prétendant qu’il a « tout pour lui » quand il possède de l’argent, un bon boulot et un sourire éclatant, comme si « tout » ce qu’on pouvait attendre d’un homme se résumait à son statut social et à son apparence. Sur le marché du mariage, un homme est dit « mûr » s’il est assez âgé pour avoir accédé à un statut social convoitable, mais encore assez jeune pour ne pas nécessiter de soins médicaux quotidiens.

Je ne parlerai pas ici de la « presse pour hommes », qui se rapproche plus d’une presse pour pervers dégueulasses. Il est néanmoins intéressant de relever que, dans cette sous catégorie de magazines, beaucoup de revues qui ne sont pas « explicitement pornographiques » font appel aux mêmes ressorts primaires et barbares sans vraiment l’avouer : dans les revues de mode pour hommes, les regards que l’on demande aux mannequins d’arborer sont ceux de la force et de l’agressivité. Les mannequins femmes sont ici présentées comme des faire-valoir soumis à l’homme, dans des positions de plus en plus suggestives qu’on nous impose dans les couloirs de métro, sur les murs de nos immeubles et jusque dans les magazines de voyages. Les magazines automobiles ont recours à la même mécanique : la voiture de sport est l’objet de force et de puissance que l’homme doit acquérir pour être convoité de la gente féminine. « Il a la voiture, il aura la femme » disait le fameux slogan d’Audi des années 90. Les femmes sont réduites à l’état d’objets qui décorent les capots des bolides, dociles et soumises comme des animaux bien dressés. Plus une femme se rapproche de ce modèle, plus on dit d’elle qu’elle est « libérée », alors que c’est précisément l’une des plus violentes images de servitudes qui soit.

Mes magazines préférés sont ceux qui parlent de finance. Ce sont les plus honnêtes. Des journalistes acquis à la cause du Marché y parlent de manière presque décomplexée, car ils pensent probablement que le prix discriminant de leur œuvre exclut de fait toute personne au pouvoir d’achat limité, qui serait en position légitime de critiquer leur pensée (plouc elle aussi, mais sincère).

Dans le Financial Times, on « vire » et on « délocalise » sans se sentir coupable. Les hommes politiques parlent sans langue de bois, car on y est entre amis, ou plutôt entre gens de bonne société (dans toutes les acceptions de ce terme). Les plans de guerre y sont décrits de manière transparente. L’information y a un coût, et c’est très précisément ce qui la différencie de la publicité.

Hypothèse : l’information gratuite est de la publicité

Quelques précisions pour commencer :

1) J’entends par « information gratuite » tout élément de connaissance facilement accessible au grand public, soit sous la forme de publication officielle, soit parue dans des magazines et journaux tirés à grande échelle (sans même parler de la télévision). Entrent donc dans cette catégorie prospectus distribués dans les boites aux lettres, livres recommandés à la Fnac, magazines pour Dames, (dés)informations télévisées.

2) Toute information est disponible, pour peu qu’on en paye le prix, ce qui rend la notion de gratuité toute relative. Au dessus d’un certain pouvoir économique, tout devient gratuit…ce qui laisse entrevoir l’idée qu’un groupe d’individus ait accès à une information dont un autre groupe est exclu, avec la possibilité de l’exploiter à son avantage.

3) La publicité n’est pas réservée à des biens et services que l’on souhaite vendre. La publicité pour un projet politique s’appelle une « campagne électorale ». Celle pour une idée que l’on désapprouve se transforme en « propagande ». Quand on fait de la publicité pour les brosses à dent, on dit qu’on « sensibilise les consommateurs à l’hygiène bucco-dentaire ».

Quand on cherche du travail, on fait aussi de la publicité, on envoie aux recruteurs des prospectus personnalisés, qu’on appelle des CVs. Quand on prépare des entretiens, les revues spécialisées expliquent qu’il faut « savoir se vendre ». S’ensuit un jeu de séduction proche d’un argumentaire de vente lors duquel il s’agit d’expliquer pourquoi on est le meilleur produit, euh pardon, candidat sur le marché. Si on est embauché, on signe un contrat de travail, qui n’est ni plus ni moins qu’un contrat de location de nos capacités intellectuelles et physiques pendant huit heures par jour, en échange d’un prix.

Pour dire un mot de l’histoire d’Amour fantasmée à laquelle nous invitent les films et les magazines, n’est elle pas en elle-même le modèle type de l’ultime publicité? Celle qui nous vend une définition d’un homme et d’une femme, qui nous explique ce que nous devons être les uns pour les autres et comment nous comporter… Elle est également, et de manière totalement désintéressée j’imagine (sic), une campagne de pub pour l’industrie des cosmétiques, des chaussures à talons, des clubs de vacances-plouc, des psychiatres et des antidépresseurs, ainsi que pour un tas d’autres choses toutes aussi inutiles, et parfois dévastatrices auxquelles ce schéma de relations humaines nous condamne.

Sur des sujets plus graves encore, les stratégies de désinformations à l’encontre des « méchants » états ne sont elles pas des campagnes de publicité pour un modèle de société ultra sécuritaire sous contrôle d’intérêts très circonscrits autour des Etats-Unis et de leurs alliés? Quand les « preuves » fallacieuses de la présence d’armes de destruction massives en Irak ont été « mises à la disposition de tous » et que les médias d’influence américaine ont commencé à répéter la chanson bien apprise de la prétendue libération irakienne, n’étions nous pas dans la promotion d’un « monde plus sur » ? Et c’est très précisément ce « produit global de sécurité » auquel ont souscrit les citoyens américains qui ont soutenu la guerre, dans le supermarché de la politique étrangère…

A ce moment précis, la seule information qui valait quelque chose, c’était celle qui prouvait le caractère éminemment mensonger des déclarations américaines.

Dans les modèles financiers, on est capable d’expliquer comment la possession d’une information privilégiée peut être convertie en une stratégie financièrement gagnante sur un marché. Cela s’explique simplement par le fait que si on connaît quelque chose que les autres ignorent, on peut en tirer un avantage certain à leur détriment. La même règle s’applique dans le monde extra financier, pour peu qu’il existe encore.

Nous devons cependant garder à l’esprit que l’information réellement inaccessible est rare, même en prenant en compte les considérations de verrouillage « économique » de cette information (par le prix des magazines, etc). Deux étapes sont toutefois décisives dans l’inversion de cet état de fait : la première consiste à rechercher l’information en s’étant préalablement équipé d’un minimum d’outils critiques. La seconde consiste, une fois qu’on dispose de l’information utile, à franchir le pas et à agir, enfin.

15
oct
07

XIV – Les mots sont importants partie 2

Les mots sont des soldats, les phrases des bataillons. Tous se joignent en ordre dans des armées paragraphes. On les envoie à la guerre en sachant qu’ils risquent d’y perdre leur sens. Des fois, des sentences commandos sont lancées pour porter le coup décisif, puis l’adversaire rétorque et on se retrouve de nouveau sur la défensive. Bataille argumentaire, orateurs amenés à débattre, joutes verbales et prises de becs, invectives qui montent en crescendo…

Les mots sont des musiciens, ils avancent en rythme cadencé, le pas stressé, portant leur fardeau, pressés. Ils ricochent et décochent, puis font des contresens en contrebas, accrochent ou rapprochent, une fois enlevée leur tenue de combat. Les mots sont des notes, qui cliquètent de coquillages en coquelicots, de clics et de claques, de Kafr el Dawar à Pimlico.

Epiques, comme dans une bataille de l’ancien temps, un combattant qui lève la tête et tente le tout pour le tout, jetant ses dernières forces dans une guerre qui n’est pas la sienne mais peu importe, mourir en homme vaut mieux que survivre en lâche et, s’il voit un jour de plus, peut être reverra-t-il les siens.

Compliqués, comme un expert qui essaie de briller en société, s’acharne sur des détails pour ne pas avoir à s’expliquer. On exclue le questionnement pour justifier son autorité et tant pis si son savoir, en réalité, n’est que chimère étriquée. Là sur vos écrans, on vous distille l’inéluctable quand, à force d’être ressassé, le mensonge le plus répandu devient vérité.

Doux, comme un bisou sur la joue de son enfant, comme le murmure de l’eau ou la voix réconfortante de maman. Comme une prière du soir adressée au Tout Puissant, à Celui qui apaise les cœurs, de pardonner nos erreurs et de changer notre tristesse en bonheur.

Forts, comme un torrent qui jaillit des flancs d’une montagne et court à toute vitesse vers les falaises, une chute vertigineuse dans une cascade. Un volcan qui gronde. Un père qui protège sa famille. Un enfant qui cherche son courage et affronte ses peurs pour la première fois.

Les mots font tout ça, ils sont capables de capter des émotions, des sons et des images pour les transmettre au-delà de notre présence physique. C’est ce qui les rend beaux, utiles et justes parfois. Dommage que certains fassent preuve de peu de scrupules à leur égard, les utilisent pour servir de vils intérêts et se cachent derrière eux quand on leur demande des comptes.

Le « marché » est l’un de ces mots qui porte beaucoup sur le dos. Economistes, traders, stratégistes, ministres et journalistes, tous parlent de lui comme de leur Guide. Il est leur enfant et leur père à la fois. Ils croient vivre pour et par lui. Ils pensent à lui, s’inquiètent quand il ne va pas bien, essaient de le sauver quand il est en crise. Comment va le marché aujourd’hui ? Il est tendu, il montre des signes de faiblesse. Son épouse, la croissance, a peut être décidé de le quitter… Le marché s’effondre, il plonge, il est en chute libre, il touche le fond et a du mal à se relever. Dans un contexte favorable, le marché se redresse. Quand la tempête conjoncture gronde, le marché tiens bon.

Blague de nolife très répandue (un « nolife » est un plouc de la finance):

- Combien d’économistes de Chicago faut il pour changer une ampoule ?
- Aucun, le marché s’en occupe.

Une telle blague, en plus de dénoter l’omniprésence et l’omnipotence que les sans-vie attribuent au marché, montre bien la vacuité intellectuelle, y compris en termes d’humour, dans laquelle tout ce petit monde évolue. Le marché monte et descend, il change de configuration. Le marché est complet. Le marché est parfait. Le marché à toujours raison. Tous les matins, la terre entière regarde ce que fait le marché, dans ce qui est devenu le plus grand reality-show de notre temps, diffusé minute par minute sur tous les écrans de trading du monde et influençant nos vies à tous.

Le discours de marché est un discours d’impuissance et, à ce titre, c’est précisément celui qui nous est tenu par nos gouvernants et leur cohorte d’experts et journalistes. Comme il est commode, ce personnage fictif que l’on rend responsable des hauts et des bas de l’économie (de marché) et qui endosse les responsabilités de nos défaillances.

Vu sous cet angle, la blague de l’ampoule à changer prend un tour différent : en acceptant l’idée d’économie de marché, les états renoncent volontairement à une part de leur responsabilités dans la conduite (économique pour commencer) du pays. Dans un pays libéral, les interventions de l’état dans ce domaine sont à minimiser et sont souvent vécues comme faisant partie d’une situation de crise. « Pas besoin de s’occuper de ça, puisque le marché s’en occupe » est une des attitudes clés du libéralisme. Elle signifie, dans cette théorie, que certains paramètres de notre économie s’ajustent naturellement par les lois de l’offre et de la demande qui régissent les marchés (y compris dans la dimension spéculative de ces lois).

La mondialisation est la mise en œuvre de la dimension expansionniste de cette théorie : pour faire plus d’argent il faut être plus grand, voire devenir de taille mondiale. Cette taille nous permet de vendre à plus de personnes et de choisir, sur le globe, les conditions de production les moins coûteuses pour maximiser l’intérêt des actionnaires, le seul qui compte.

Les états ont favorisé la mondialisation en se disant que l’ouverture des marchés permettrait à leurs habitants d’accéder à des biens de consommations à prix plus avantageux, tout en aidant leurs grandes entreprises à s’étendre à l’étranger et à conquérir de nouveaux marchés. Une fois le marché « ouvert », les seules règles qui comptent sont celles des intérêts économiques, dans tout ce que cette expression peut représenter : achat et vente spéculatifs, licenciements en masse pour améliorer les coûts de productions en diminuant le coût des salariés, ententes commerciales entre les grands groupes sur la fixation des prix au détriment des consommateurs, …

Les gouvernements ne peuvent pas faire grand-chose face à ce genre de manœuvre dont quasiment toutes sont parfaitement légales. Ils ont accepté eux même, sous couvert de progrès économique, de laisser le marché décider pour eux et de prendre un siège de spectateur assistant à l’évolution de leur pays, parfois « en bien », mais pour le bien de qui ?

Les mots des gouvernants sont donc, du fait même de leur rôle périphérique dans le fonctionnement des marchés, ceux de l’impuissance et de la position de principe. On parle ainsi du « train de la mondialisation » dans lequel la France devrait monter, au risque de « rester à la traîne » si elle échoue dans les réponses qu’elle apporte « aux nouveaux défis économiques de notre temps ». L’image du train est la plus révélatrice, car elle incorpore l’idée d’inéluctabilité que l’on allègue à la mondialisation et sa vision du progrès : on n’arrête pas un train en marche ; et si on s’avisait de se mettre en travers de sa route, on finirait bien vite écrasés sous ses rouages d’acier…

Quelques titres pris au hasard en première page des Echos du 2 octobre 2007 :

« Fusion ANPE-Assedic : ce qui attend les chômeurs »

« Nokia part à l’assaut du marché du GPS »

« Le président de Vinci plaide la cause des champions nationaux »

« Electricité : GDF profite de la libéralisation »

« Libéralisation totale du courrier à partir du 1er janvier 2011 »

« Walstreet pulvérise son record historique »

« Logiciels en ligne : Microsoft contre attaque »

« Croissance allemande : l’horizon s’assombrit ».

Notons pour commencer la différence de champs lexicaux utilisés lorsqu’il s’agit de parler des entreprises, puissantes et actives, comparées aux travailleurs et aux pays, qui subissent quasiment leur sort. « Ce qui attend les chômeurs » laisse entendre que les personnes sans emploi sont en phase passive où le gouvernement (et les entreprises) leurs imposent un certain nombre de règles qu’il ne peuvent que constater.

Ensuite, l’idée de « libéralisation » est montrée ici comme positive, elle est censée favoriser le développement de GDF et l’accès à de nouveaux opérateurs de courriers à partir de 2011. Le mot lui-même porte malhonnêtement en lui une partie la connotation positive de sa racine « liberté ». On est loin de la réalité qui pourrait ressembler à ça : la déréglementation progressive de la fourniture d’énergie a fait apparaître de nouveaux groupes privés qui vont se concurrencer et, au fur et à mesure, nous aider à passer contre notre gré d’un système d’approvisionnement par l’état, fiable et à bon marché à un système tributaire de la coordination entre des groupes d’intérêts forcément divergents ainsi qu’à une très probable hausse des prix quand il se seront entendus. Pour ce qui est du courrier, préparez vous à un mode opératoire compliqué pour envoyer une simple lettre, et acceptez l’idée de suppression de la plupart des bureaux de poste de campagne, et qu’importe si les personnes âgées devront faire des kilomètres pour récupérer leur courrier…

Le vocabulaire guerrier et sportif met en valeur l’esprit de performance et de compétition agressive : Un groupe « part à l’assaut » d’un nouveau marché, un autre « contre attaque », tandis que la bourse new-yorkaise « pulvérise son record historique », avant que le coach de Vinci ne vienne féliciter les « champions nationaux » comme des joueurs de football après un bon match. Efficacité, rapidité, rationalité, dynamisme, ambition, agressivité sont autant de mots qui peuvent qualifier tout à la fois un sportif et un manager « de talent ».

Mais voilà que le ciel gronde et que la tempête approche. Des nuages noirs se forment juste au dessus de nos voisins d’outre Rhin. Les femmes et les enfants rentrent se mettre à couvert, tandis que les plus courageux (financiers) se tiennent prêts à affronter l’orage (conjoncturel). Là, sous leur parapluies (fiscaux), vêtus de leur costume (gris), ils observent attentivement descendre leurs sauveurs comme des points noirs au milieu de la pluie. Equipés de parachutes (dorés), les chefs (d’entreprise) arrivent pour les secourir. La tension (spéculative) est à son comble. Le ciel menace. « Croissance allemande: l’horizon s’assombrit »…